Liberté et In(ter)dépendance

La culture occidentale a regrettablement fusionné les concepts de liberté et d’indépendance: indépendance financière (pensez à Liberté 55), indépendance face aux contraintes imposées par l’état (mouvance libertarienne) par exemple.  L’indépendance et la liberté ont de cette façon été amalgamé avec la notion de pouvoir: est libre celui ou celle qui peut exercer sans entrave son pouvoir sur soi et sur autrui. L’homme libre, homme de propriété ou homme de pouvoir, mais généralement un homme (je souligne le privilège) est seul et de préférence seul au sommet: on célèbre l’entrepreneur avant le cadre, le cadre avant le subordonné.

Ceci nous mène à un ultime constat: la liberté, c’est en quelque sorte d’être propriétaire de soi-même. Dixit le Code civil du Québec: la propriété est le droit d’user, de jouir et de disposer librement et complètement d’un bien, sous réserve des limites et des conditions d’exercice fixées par la loi. La liberté s’oppose donc nécessairement à l’autre et aux limites fixées par la loi, au grand dam des libertariens. Il faut noter d’ailleurs que plusieurs revendications libertariennes visent justement à diminuer les contraintes que l’état impose à l’usage et la jouissance de la propriété privée, peu importe les impacts sur autrui.

La liberté, donc, dans la mesure où elle s’arrête là ou commence en théorie celle d’autrui, est promue comme un idéal qui ne connait que bien peu d’exception. L’une d’entre elles est promue par notre culture: le mariage consensuel entre deux êtres (historiquement hétéronormatif, plus récemment ouvert à tous, et avec ses variantes que sont l’union civile et les conjoints de fait). C’est un rare moment où l’individu migre d’un état d’indépendance (le célibat) vers un état d’interdépendance (le mariage) et, dans la majorité des cas, de retour à un état d’indépendance (le divorce). Cette exception est si surprenante culturellement qu’une partie du Code civil du Québec sert justement à détailler les diverses façons dont l’indépendance et l’interdépendance peuvent être conciliées, notamment du point de vue de la propriété (à noter qu’il permet surtout d’assurer une protection aux plus démunis dans cette situation, de même qu’aux enfants).. Le mariage est d’ailleurs une entrave sur le plan juridique, un lien duquel il faut être libéré avant d’exercer sa liberté de se marier à nouveau.

Et si le problème ici était non pas ce désir de liberté, mais cette vision fausse qu’on en a, cette vision d’indépendance, elle-même axée sur le pouvoir et la propriété. Cette liberté est un mythe réservé à une minorité. Qu’on parle du 1%, du 0,01%, le constat est aussi sombre pour les autres: il est impossible d’être libre au salaire minimum. Il est impossible de construire sans l’apport d’autrui, sans les réalisations passées de la communauté sur lesquelles s’appuyer, et sans la promesse implicite de l’appui futur de cette même communauté pour produire et acheter. Mais une richesse suffisante permet parfois d’influencer et d’acheter la complicité de l’état.

L’immense majorité de la population n’est pas et ne sera jamais libre sous cette définition. Pourtant, en l’érigeant comme idéal, on avec les générations successives complètement perdu les attitudes, les valeurs et les comportements qui permettent à l’interdépendance de s’imposer.  De quoi aurait donc l’air une liberté qui s’érige plutôt sur l’interdépendance, les liens communautaires et le partage? En voici quelques exemples sommaires, bien rudimentaires même, mais qui pourront être développés plus tard.

La propriété, plutôt qu’être individuelle, devient collective. On ne célèbre plus l’entrepreneur, et on se dégage de l’opposition entre le capital et le travail. On se consacre plutôt sur la coopérative, sur le partage des moyens de productions afin de célébrer la réussite commune.

Le mariage, ou l’union civile, ou le terme de votre choix, plutôt qu’une entrave, deviens la consécration de l’interdépendance. Il est reconnu non pas par l’état, mais par ses participants et la communauté, et n’est plus limité ni par le temps ni par le nombre et le genre des parties impliquées.

L’état lui-même cesse d’être propriétaire pour n’être plus que le gestionnaire, le facilitateur de la vie communautaire, notamment par la prise en charge de la protection et de l’accueil des plus faibles et des plus démunis, reprenant en cela certains objectifs du Code civil du Québec décrit plus haut. Il ne faut pas après tout jeter le bébé avec l’eau du bain.

Dans ces trois cas, un argumentaire assez solide pourrait être développé afin de plaider que l’individu est plus libre dans un contexte d’interdépendance que dans une quête d’indépendance. On laissera l’économie et le social à d’autres tribunes, mais nous reviendrons certainement bientôt discuter des aspects relationnels.

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