S’étouffer dans le vomi des conventions

Il n’y a pas longtemps je suis tombé sur cette image dans mon fil Facebook. J’ai instantanément eu une petite sensation de vomi-dans-ma-bouche tellement le sujet en était rétrograde, mais sans avoir le temps d’en faire une montée de lait en bonne et due forme. Alors voici, je me reprends. La vengeance, dit-on, est un plat qui se mange froid.

Mais d’abord, l’image en question. C’est un dérivé des fameux memes « Here’s Bill », qui sont d’ailleurs en train de devenir l’une des 7 plaies de l’internet. Jugez plutôt:

Vomi

Alors si on faisait une petite liste de tout ce qui ne fait aucun sens dans ce torchon concentré:

  1. On traite Julie comme une espèce de créature surnaturelle dotée du pouvoir magique de faire ou détruire les relations des autres. Non seulement ça, mais le langage vise précisément à stigmatiser toutes les Julie de ce monde qui oseraient (scandale!) révéler leur sentiment. Well, tough luck. Les sentiments, ce n’est pas fait pour être réprimés. D’ailleurs, se référer au point deux. Peut-être que l’autre gars n’a pas trop envie de se réprimer non plus. Enfin, même si l’infidélité était répréhensible (et ça, c’est un jugement de valeur que je ne suis pas prêt à cautionner), ça prend au minimum trois personnes avec chacun leur bonne dose de responsabilité pour qu’une telle situation se produise.
  2. On ne sait jamais, au final, ce que peut bien ressentir l’autre gars. On met d’abord l’emphase sur sa relation, comme si cet élément, en soi, justifiait tout le reste, au mépris de toutes les autres émotions et vécus possibles. Et si:
    1. il s’emmerdait dans sa relation, parce que sa blonde le prend pour acquis, parce qu’au fil des années ils se sont éloignés et que finalement il reste juste par habitude? Et s’il était malheureux, maltraité?
    2. il trouvait Julie bien de son goût lui aussi?
    3. Il était complètement indifférent?
  3. On ne sait jamais, non plus, ce qu’en pense la blonde anonyme de l’autre gars (lui-même déjà pas mal anonyme aussi). Elle n’existe qu’en tant que victime potentielle d’une agression (la destruction de sa relation).
  4. Les points 1, 2 et 3 devraient vous avoir mis la puce à l’oreille, mais si ce n’est pas encore clair, voici ce qui est vraiment dégoûtant dans ce texte moralisateur digne des petits catéchismes de fond de rang des années 30: on déshumanise complètement chacun des acteurs, au détriment du rôle sacro-saint de « la relation ». Et par relation, on entend « Privilège de couple ».  Autrement dit, on se fout du bien être de Julie, du gars, de sa blonde, qui au demeurant pourraient tous deux très bien s’ouvrir et mettre un peu de piquant dans leur vie de couple en invitant Julie.
    1. Et puis là, petite parenthèse, remarquez que c’est Julie qui vient foutre le bordel, et non pas Julien. Le choix éditorial en révèle long en partant (vive le slut-shaming, quoi). « Elle n’a jamais eu de lien avec ce gars là alors elle ne veut pas en créer. » WTF? C’est une femme qui doit se priver, se réprimer. Pas un homme. Et ce n’est pas un choix innocent. Le contrôle du corps et des désirs féminin est après tout la visée ultime du patriarcat, mais précisons pour la petite histoire que le gars et sa blonde pourraient tout aussi bien être intéressés par Julie que Julien (ou les deux, ou plus, ou pas du tout).
  5. On conçoit les relations comme statiques, ne pouvant se transformer que sous l’impulsion d’une immense tragédie externe. Or les relations sont dynamiques. Elles changent graduellement, avec le temps, comme les partenaires. Et il est inévitable (voir mes billets précédents) que parfois elles se transforment ou se terminent dans le deuil. Mais on préfère faire l’autruche, ignorer le tout, et calomnier la première cible facile venue plutôt que d’affronter en face la réalité.
    1. Notez qu’on conçoit aussi les relations comme fermées. Mais ça, c’est un choix, pas une obligation, et ça devrait encore moins être une convention.

De façon plus respectueuse, voici ce qu’aurait pu dire le texte (et encore, c’est plutôt binaire quand au genre, ça pourrait être retravaillé davantage):

« Voici Julie(n). Il ou elle rencontre un homme/une femme qui lui plait alors il ou elle n’a pas peur de lui faire part de ses sentiments. Il ou elle présume naturellement et respectueusement que si l’autre est dans une relation, peu importe sa nature, l’autre prend le temps de communiquer souvent ou régulièrement avec tous les partenaires concerné(e)s, et que si la relation est fermée, l’autre l’en avisera dans le respect, flatté(e) de ses sentiments, de façon à éviter toute confusion de part et d’autre. Julie(n) ne présume pas non plus qu’en faisant part de ses sentiments une obligation de réciprocité sera créée chez l’autre. »

Moins de privilèges. Moins de conventions. Plus d’humanité.

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5 réflexions sur « S’étouffer dans le vomi des conventions »

  1. Ce qui me met le plus mal à l’aise dans le texte de cette image, c’est le sous-entendu que si Julie montre son intérêt au gars, celui-ci ne pourra se retenir d’aller vers elle. Comme si un homme était une créature sans cervelle soumise à ses pulsions. C’est infantiliser les hommes, et leur retirer la responsabilité de leurs choix.

  2. D’ailleurs, l’inverse ne serait pas « légitime ». Selon les valeurs de la « virilité », le garçon qui voit une fille qui lui plait (comme objet sexuel, est-il manifestement sous-entendu) va tenter sa chance ; à moins qu’il soit particulièrement respectueux de son collègue/rival masculin. Il est censé faire le paon, liker les photos sur les réseaux, harceler de manière sympa… cet objet de son désir. Il peut le faire « respectueusement » – mais, sans doute, se préoccuper peu de son consentement. Il n’a pas à être « Smart ». Le message est donc que les femmes ne doivent pas prendre d’initiative. Le message est réservé aux femmes. Seuls les hommes sont acteurs de… l’infidélité. Et ce sont eux qui doivent être respectés. (Ce texte vient sans doute d’un homme, car il parle de « sa blonde » ; non ?)

  3. Je n’irais pas dire que le texte vient d’un homme ou d’une femme. Il vient d’une personne profondément étouffée par une institution, celle du couple, et surtout, qui vit beaucoup d’insécurité, voire de souffrance, dans son orientation relationnelle.

  4. J’ai beaucoup apprécié la lecture de cet article ! Plusieurs perspectives rafraîchissantes et avec lesquelles je suis parfaitement d’accord. Cependant je ne peux m’empêcher de questionner la validité de s’intéresser à quelqu’un que l’on connaît à peine alors que cette personne est en couple (présumé) monogame.

    1. Il est tout à fait valide de s’intéresser à n’importe qui, et de communiquer, dans le respect, cet intérêt. Tout comme il est valide de ne pas réciproquer cet intérêt si on n’est pas intéressé(e). Notre culture tend à réprimer sévèrement l’expression de l’intérêt romantique/sexuel, comme si ça devait être caché, sale, intime, alors qu’au contraire c’est très sain, et même flatteur.

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