Anxiété de performance

« Parfois, j’ai peur que tu me compares aux autres. »

C’est une phrase à laquelle j’imagine plusieurs polyamoureux/ses ont eu à faire face. Les racines de cette peur et de cette inquiétude sont profondes, mais se résument à deux préoccupations primaires. Pour répondre à la question, et pour calmer l’inquiétude, il est important de répondre aux deux.

A) Le mythe du « super-conjoint » ou de la « super-conjointe »

Ce mythe est bien ancré dans la tête des gens dès leur plus jeune âge. Votre conjoint doit vous compléter parfaitement. Il doit être à la fois votre meilleur ami, un amant hors-pair, votre amoureux. Votre conjointe doit être la meilleure mère pour vos enfants, une bombe sexuelle, votre confidente et votre soutien en toutes occasions. Bref, vous devez être tout pour elle ou pour lui. Allez faire un bref survol des fiches sur quelques sites de rencontre et vous attesterez au retour de la prépondérance de cette mentalité.

C’est bien entendu farfelu. Derrière ce concept social, il y a un mécanisme insidieux, celui de la mise en évaluation constante de l’autre. Je te choisis parce que tu es une meilleure personne. Voire LA meilleure personne (sinon, le risque qu’une personne encore meilleure arrive trouble la quiétude de la relation. Et d’ailleurs, prolongeons cette parenthèse en avançant qu’une grosse partie du deuil des séparations est causée par cette idée, que l’autre nous laisse pour quelqu’un de meilleur, ce qui diminue notre valeur et ajoute à notre douleur.  Mais ça, ce sera un autre billet). Autrement dit, l’amour est une compétition et votre partenaire l’a emporté.

Ça, c’est dans le meilleur des mondes. Car dans le pire, la femme aura été conditionnée dès son plus jeune âge à penser qu’elle devra être tout pour son mari, faire tout pour le satisfaire, au risque de le perdre, ce qui serait non seulement de sa faute, mais un témoignage de l’échec de sa féminité.

Dans un contexte polyamoureux, ça ne fait carrément aucun sens. L’autre est apprécié(e), aimé(e) non pas en raison de son rang (le meilleur) mais en raison de l’ensemble de ses caractéristiques intrinsèques. De son unicité, justement, qui nous invite à vouloir le découvrir, à partager avec elle plusieurs moments de sa vie, etc. Chaque personne a son propre éventail de qualités qui pourront ou non nous plaire, et que nous voudrons explorer sans nécessairement le faire dans l’exclusivité. L’amour n’est plus une compétition. Il est partage, découverte, liberté.

B) La sexualité comme un sport de haute performance

La phrase d’ouverture peut se prononcer dans différents contextes, mais je l’ai le plus souvent entendu en relation avec ma vie sexuelle. C’est l’autre préoccupation exprimée par cette inquiétude. Le fait que la sexualité soit devenue ou soit vue comme une activité de haute performance. Acrobaties, performances physiques parfois physiologiquement insoutenables et au final peu compatibles avec le plaisir, oubli de soi pour se centrer uniquement sur la performance du partenaire (souvent masculin) sont des aberrations véhiculées par la pornographie mais aussi par la psycho-pop ambiante (« 10 trucs infaillibles pour satisfaire votre partenaire entre les couvertes! »).

Et si on prenait un pas de recul?

La sexualité, comme tous les types d’interactions humaines, existe simultanément dans plusieurs domaines. Oui, la sexualité comme lieu de performance existe, et elle peut être d’ailleurs très satisfaisante. Mais la sexualité`est aussi un lieu de discours, un lieu de partage, un lieu d’intimité, un lieu de confiance, de vulnérabilité, la liste pourrait s’allonger à l’infini.

Deux amants qui se connaissent depuis des années peuvent se voir régulièrement, et réserver l’acte sexuel à de plus rares occasions. Le geste devient ici l’occasion de réactualiser une intimité, une intensité d’émotion peut-être, et peut s’exprimer dans la plus grande simplicité tout en étant porteur d’une charge affective immense.

Autrement dit, la sexualité n’est pas non plus une compétition où les amants et amantes doivent se démarquer, se battre les uns contre les autres pour marquer le plus de points possibles.

La sexualité, au contraire, est une sphère de partage également, les éléments qui y sont inclus étant propres et spécifiques à chaque relation et, de fait, incomparables les uns avec les autres.

Je ne vous compare pas les unes avec les autres. Je ne cherche pas à vous mesurer dans la sexualité. Je cherche à mieux vous connaître. Je cherche à mieux communiquer. Je cherche à partager. Je cherche à aimer. De la façon qui nous rejoint le mieux, à cet instant précis. Peu importe qu’à cet instant précis vous soyez une, deux ou plusieurs dans ma vie ou dans mon lit.

 

 

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La Fluidité Sexuelle

(Je reprends aujourd’hui un texte publié il y a plus d’un an sur un autre de mes blogues… je trouve toujours d’actualité les concepts présentés, mais de surcroît j’ajoute les notions d’asexualité/d’aromantisme, que je n’avais pas inclus dans le premier jet)

Il n’y a pas si longtemps, je suis tombé sur et ai dévoré avidement le dernier livre de Daniel Bergner, What Do Women Want? Il s’agit de l’exploration systématique des préjugés/préconceptions entourant la sexualité féminine. Parmi tous les concepts intéressants présentés dans ce livre, l’un a particulièrement retenu mon attention, soit celui de « fluidité sexuelle. »

(Petite parenthèse avant de continuer: j’ai été mis sur la piste du bouquin de Bergner via le blogue fascinant d’Audren Le Rioual, Les fesses de la crémière, blogue qui aborde sur une base régulière plusieurs sujets reliés aux conceptions des relations amoureuses, dont le polyamour, la fidélité, et ainsi de suite. Je vous invite tous à aller y faire un tour d’ailleurs.)

Pour en revenir à la fluidité sexuelle, il s’agit du concept selon laquelle l’orientation sexuelle n’est pas statique dans le temps. Autrement dit, les préférences peuvent aller et venir entre l’homosexualité, l’hétérosexualité, tous les genres de bisexualités possibles et imaginables, pansexualité, etc. La rectitude politique fait qu’on se perd un peu dans les termes, mais c’est l’idée qui compte: nos préférences peuvent, et vont, changer avec les années.

Mais au-delà de l’attirance (qu’elle soit sexuelle ou émotionnelle) la façon elle-même dont on conçoit ce qu’une relation « doit » être (comme si une relation « devait » absolument être d’une façon fixe) est elle même fluide. Tenez, par exemple, ce graphique sur lequel je suis tombé via un réseau social ce matin:

Fluidité relationelle

Ce qui est intéressant, en soit, n’est pas la catégorisation. On pourrait sans doute imaginer d’autres formes de relations. Au passage, notez que les modes « traditionnels » d’organisation du couple prennent très peu de place dans le graphique, ce qui est une bonne chose: il faut présenter et diffuser les options alternatives et se débarrasser des contraintes relationnelles héritées de l’époque victorienne.

Ce qui est intéressant, c’est ce qui manque dans le graphique: le fait que tous les modèles mis en images ne devraient pas être statiques, mais dynamiques. Qu’il est possible de passer de « l’anarchie relationnelle » à un polyamour égalitaire, en passant par d’autres stades, selon les besoins et les émotions des personnes impliquées à ce moment.

Les besoins incluent notamment la relation à la sexualité et au romantisme, qui sont souvent prise pour acquis dans les relations (i.e. on s’aime, donc on couche ensemble) alors qu’en réalité il est tout à fait concevable d’imaginer que des relations soient primordiales ou primaires (ou importantes, sans être hierarchisées) tout en excluant le romantisme, la sexualité, voire les deux. De surcroît ces besoins aussi évoluent dans le temps.

On pourrait, et devrait, pousser le concept une coche plus loin. La conception du genre (soit l’identité sexuelle, par opposition au sexe biologique) elle-même est fluide, propice à varier dans le temps. Même si chez la plupart des personnes cette identité ne sera jamais remise en question, il faut comprendre que pour d’autres, la masculinité et la féminité ne sont pas des acquis immuables mais des pôles, des catégories autour desquelles on gravite, s’en éloignant ou s’en rapprochant au gré de divers facteurs.

La fluidité sexuelle inclut tout ça: fluidité dans l’identité sexuelle, fluidité dans l’orientation sexuelle, mais aussi fluidité dans l’orientation « relationnelle » pour faute d’une meilleure expression. C’est l’incarnation du vivre et laisser-vivre.

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