Je suis reconnaissant car…

Ce jour marque la fête du Thanksgiving pour nos voisins du sud, l’équivalent de l’Action de Grâce au Canada (et pour mon lectorat européen, je ne sais trop quel fête s’y comparerait). Il est généralement de bon ton de profiter de la journée pour apprécier les bontés que la vie nous offre. Alors je me permets de faire une petite liste:

Je suis reconnaissant car ma vie d’anarchiste relationnel est au beau fixe!

Je suis reconnaissant car mes partenaires se connaissent, s’apprécient, et n’hésitent pas à manigancer des coups pendables dans mon dos.

Je suis reconnaissant d’avoir pu vivre cette escapade en amoureux à NY avec une partenaire de longue date.

Je suis reconnaissant d’avoir eu la chance de passer une soirée avec une personne qui m’est très chère à Québec dernièrement

Je suis reconnaissant d’avoir des enfants, une famille, des partenaires en santé, de l’être moi-même, d’avoir une vie professionnelle palpitante, un cercle d’amis qui pense à moi et agit de façon bienveillante.

Je suis reconnaissant de pouvoir parler librement de mes choix de vie à mon entourage, de pouvoir présenter la non-monogamie éthique sur différents forums et parfois même, comme tout récemment, à une classe d’universitaires qui portaient attention et posaient des questions judicieuses.

Je suis reconnaissant d’avoir retrouvé le goût d’écrire après une pause de six mois.

Je suis reconnaissant de voir croître autour de moi une communauté soudée, unie et bienveillante de gens réunis par les diverses formes de non-monogamie éthiques, ses champs d’intérêts divers et fascinant, son effervessence surprenante et amusante.

Et par dessus-tout, je suis reconnaissant d’avoir la capacité et le privilège de percevoir ces bienfaits, de les nommer, de les vivre sans hésitation ni crainte.

Je vous souhaite à tou-te-s la même abondance de bienfaits pour l’année qui s’en vient!

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Le pouvoir et la liberté

La question du pouvoir hante nécessairement l’anarchisme, et par extension l’anarchisme relationnel. Machiavel a déjà dit presque tout ce qu’il y a à savoir sur le pouvoir: ceux qui n’en ont pas tente de l’acquérir par tous les moyens possibles, et ceux qui en ont tentent de le conserver, voir de l’accroître. Machiavel rêvait du Prince, du monarque absolu à même de réunifier l’Italie. De l’autre côté du spectre, on retrouve, dans les mots de Normand Baillargeon, « l’ordre moins le pouvoir », l’autogestion anarchiste et libertaire.

La question de la liberté quant à elle rejoint à peu près tout le monde, et à peu près tout le monde a son mot à dire sur le sujet, surtout lorsque la questions des entraves à la liberté est soulevée. Après tout, la liberté est la capacité d’agir, de faire ce que l’on désire. Mais en société, cette liberté est balisée par la liberté que les autres ont de faire ce que bon leur semble également.

Dans une relation, ou un polycule, ou un groupe d’amis, il est relativement facile d’atteindre cet équilibre si on a la capacité d’exprimer nos besoins, nos limites, et l’empathie nécessaire au respect d’autrui. Comme la rétroaction est fréquente et immédiate, le groupe s’ajuste rapidement, la relation se redresse et demeure en équilibre. La situation se corse lorsque toute une population est concernée. Les frontières entre les libertés sont particulièrement subjectives et difficiles à définir, et une bonne partie du rôle des instruments et institutions de pouvoir consiste à appliquer la force et la dissuasion nécessaire au respect de ces balises.

On peut parfaitement questionner la nécessité de certaines de ces balises et surtout, remettre en question la liberté qu’elles sont sensées protégées. Beaucoup des balises encadrant le droit à la propriété privée visent surtout à maintenir, voir propager des inégalités économiques. Idem pour plusieurs institutions sociales, dont l’éducation et le mariage. Pratiquement toutes ces balises visent à nous faire accepter qu’il est acceptable qu’un « contrat social » nous lie arbitrairement dès notre naissance à un lieu géographique et à un ensemble d’obligations propres à ce lieu, et ce, sans que l’on soit même légalement en âge de consentir au contrat en question.

Certaines de ces balises sont bénéfiques. Les normes qui empêchent la discrimination, qui lient l’état, qui font des contraintes à l’usage de la force sont aussi essentielles. Les règles de santé publiques empêchent des groupes d’illuminés de ne pas vacciner leurs enfants et préviennent ainsi la propagation de maladies dangeureuses (on peut facilement imaginer l’hécatombe si ces groupes avaient la capacité de s’autogérer – sinon allez relire quelques romans d’époque). On voit en fait que l’autogestion est également une forme de pouvoir, et ce pouvoir peut avoir une incidence non négligeable sur le bien-être d’autrui à l’extérieur de la collectivité autogérée. Peu importe ce qu’on fait, on n’échappe jamais vraiment à la question du pouvoir.

Réconcilier Machiavel et pensée anarchiste permettrait d’arriver à un équilibre entre les deux. Une bonne façon d’atteindre cet équilibre passe par les nécessaires contre-pouvoirs. En économie, le syndicat est un contre-pouvoir au capital. En démocratie, le législatif, l’exécutif et le judiciaire demeurent séparés pour cette raison. Mais ce n’est pas suffisant, et l’absence de législation sur certains contrepouvoirs (presse, lobby, capital) peut biaiser les règles du jeux. L’absence de représentation de groupes historiquement opprimés les empêche d’atteindre la liberté. De plus, n’importe quel individu ou groupe atteignant un point suffisant de concentration du pouvoir tentera alors d’altérer les institutions existantes à son avantage, ou les supprimera afin d’en créer de nouvelles, plus bénéfiques (pensez à l’assault de Stephen Harper sur les institutions scientifiques par exemple). Il y a donc un risque constant à opérer avec la distribution actuelle des pouvoirs et contrepouvoirs.

La solution passerait par l’augmentation radicale du nombre et de la force des contrepouvoirs et surtout, une intervention publique continue afin de s’assurer du bon fonctionnement de ces derniers. Ceci implique par contre un minimum de centralisation, donc on n’évacue jamais le pouvoir central au profit de l’autogestion. Il faut le garder solidement sous contrôle afin d’éviter de se retrouver dans la même situation que Kropotkine et Lénine, mais il est au final un mal nécessaire.

Mais au final, quel est l’impact de tout cela sur les relations amoureuses? Les relations n’ont pas échappé au contrôle institutionnel des derniers siècles (voire millénaires) et il est encore impossible dans plusieurs régions du monde d’aimer librement, que ce soit en raison de son orientation sexuelle, de son identité sexuelle, ou de ses préférences relationnelles, notamment quant au nombre de partenaires désirés. Or les institutions discriminantes sont intimement reliées avec les autres formes de pouvoir, d’institutions et de contraintes de nos sociétés (le mariage, par exemple, n’est pas qu’un contrat amoureux, c’est un contrat économique et civil). La lutte contre l’une d’entre elle n’a pas le choix de se faire en convergence avec les autres formes de lutte.

L’anarchisme relationnel n’a pas le choix d’être intersectionnel. On ne peut pas être libre d’aimer sans lutter.

 

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Paradoxes Zen pour les (poly)amoureux (et les autres!)

Il y a un charmant petit vidéo de College Humor qui circulait il y a quelque temps intitulé « Zen Paradoxes for Millenials. » Dans le même esprit, je laisse ici quelques paradoxes qui nous incitent à réfléchir sur nos  conceptions de l’amour, des relations et tout ceci, dans trop de prétention. (Le titre est évidemment un clin d’oeil au vidéo, je n’ai pas maîtrisé le Zen et non plus aucunement envie de tomber dans l’appropriation culturelle.)

Allons-y derechef avec le premier de nos paradoxes:

Si tu veux que ce soit à propos de toi, ce doit être à propos des autres.

Ou dans les mots d’une de mes anciennes gestionnaires: on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre. Mais bref: vous avez des attentes et des buts face à vos relations. Vous préférez tel ou tel comportement, personnalité, etc. Par contre, ce genre d’attente est à mon expérience presque universel. Si vous négligez de répondre aux attentes d’autrui, on ne répondra pas aux vôtres.  Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire dans les comptes de fées et romans à l’eau de rose, ce n’est pas quelque chose qui se met en place magiquement et sans effort. Il faut un investissement constant de la part des partenaires impliqués afin de comprendre l’autre, de le découvrir à chaque jour (car on change un peu, chaque jour, et on doit suivre cette évolution).

On ne s’attache qu’une fois qu’on a accepté de laisser aller l’autre

La possession est le plus grand danger menaçant l’amour. En traitant nos relations comme des biens qui nous appartiennent, nous commençons à les prendre pour acquis, à négliger leur entretien, à oublier qu’elles peuvent se terminer dans crier gare du jour au lendemain. En réalité  les relations sont fragiles et éphémères et ce sans exception. Nul ne sait quand la faucheuse viendra cueillir l’un des partenaires mais, sans être aussi dramatique, d’autres circonstances peuvent aussi transformer votre relation. En acceptant cela et en laissant l’autre libre de ces choix, chaque moment passé ensemble devient un engagement conscient et la richesse de ces moments augmente en conséquence. Le réel attachement commence alors seulement lorsque nous avons résolu de laisser à l’autre toute sa liberté.

La stabilité requiert l’instabilité

C’est un peu une prolongation du paradoxe précédent. La liberté est très imprévisible. L’incertitude qui lui est associée mine la stabilité souhaitée des relations. Pour se réconcilier avec cette réalité, il faut plonger au coeur de soi-même et découvrir qu’on ne peut travailler que sur la stabilité de nos émotions et de nos réactions. Ce calme intérieur nous permet de nous affranchir de l’égoïsme et de mieux appréhender la réalité perçue par nos partenaires.

Créer des liens entre les autres renforce les liens qui existent avec vous

Dans un contexte où les relations ne sont pas exclusives, qu’elles sont multiples, voire nombreuses, l’aphorisme ci-haut prend tout son sens. Lorsque le lien qui vous unit à l’autre peut être partagé, n’hésitez pas à mettre en contact des gens pouvant avoir plusieurs affinités. Vous contribuez ainsi à approfondir le lien qui vous unit à chacune de ses personnes. C’est un peu un dérivé de la théorie des réseaux sociaux, en mathématique. La position la plus enviable est toujours celle qui est connectée au plus grand nombre de réseau possible.

Je vous souhaite à tous de bons moments de méditation et une vie amoureuse bien remplie!

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Offre et demande polyamoureuse

On me pose souvent la question de savoir comment on fait pour rencontrer d’autres personnes lorsqu’on vit en solution de non-monogamie (couple ouvert, polyamour, anarchie relationnelle, etc.). En réalité ce n’est pas si complexe que ça dans la mesure où certains des prérequis de base de la rencontre amoureuse changent lorsqu’on a plusieurs relations.

Commençons par modéliser l’offre et la demande de relation monogame, et explorons ensuite les variantes.

En supposant que l’amour est un marché (et ici, le marché dans son expression idéale, soit un lieu d’échanges) où un seul critère est recherché (ce critère pourrait être la grandeur, l’éducation, la richesse, la qualité de la langue française, l’engagement social, mais pour faire ça superficiel, je vais prendre la beauté), ET en supposant que la beauté est un caractère objectif et universellement reconnu (ce qui n’est pas le cas, mais c’est pour la démonstration, là)…

Toutes choses étant égales par ailleurs, les personnes « objectivement belles » recevront beaucoup plus d’offres que le les personnes « objectivement non-belles ». Ceci dit, comme chaque personne ne cherche qu’une seule et unique relation, elles doivent répondre aux offres reçues de façon à sélectionner le meilleur candidat possible. Donc, pour équilibrer l’offre et la demande, les personnes « obectivement belles » répondront à beaucoup moins d’offres et les personnes « objectivement non-belles » devront répondre à beaucoup, beaucoup plus d’offres, voire faire plus de demandes de leur côté.

En d’autre mots, comme la personne « objectivement belle » est pas mal plus populaire, les chances qu’elle sollicite une autre personne sont beaucoup moindres.. Et comme la personne « objectivement non-belle » doit solliciter plus de gens, les chances qu’elle sollicite une autre personne qui ne la trouve pas de son goût sont très élevées. L’essentiel du comportement sur les sites de rencontre n’est donc au final qu’une question d’équilibre des courbes d’offres et de demande.

Dans la réalité, il y a plein de critères qui font qu’une personne se perçoit comme populaire ou désirable, ou non, et les réactions vont changer selon cette perception – pas nécessairement dans le sens que j’ai décrit. Il y a d’ailleurs une étude fascinante des comportements des usagers face à la beauté perçue sur le blog du site Ok Cupid (et l’épiphanie de Nash menant à sa théorie de l’équilibre, dans le film A Beautiful Mind, vaut absolument le détour).

Ajoutons une autre dimension à cette analyse. Le libre-marché, pour fonctionner efficacement, dépend d’une circulation libre et entière de l’information entre les participants. C’est ce qui permet à tout le monde de faire des choix éclairés. Dans un contexte monogame, vous voudrez par contre vous assurer que l’information diffusée vous assurer une rencontre optimale. Si vous avez assez confiance en vous pour être totalement transparent, vous maximisez les chances d’avoir un match qui corresponde à vos affinités. Si par contre vous croyez être sous la moyenne quant à vos diverses qualités, une stratégie plus appropriée serait d’adopter des allures mystérieuses, des demi-vérités, voire ne pas diffuser d’information du tout.

Dans l’optique du polyamour le changement devient encore plus intéressant, car le choix n’a pas besoin d’être unique. Comme le choix ne se fait plus selon un dosage parfait de tous les critères souhaités par une personne, mais selon une attirance qui peut reposer sur un seul, ou une partie, de ces critères, les possibilités de connexions intéressantes sont multipliées par un facteur beaucoup plus élevé que le nombre de partenaires optimal recherché par chaque personne.

La transparence devient ainsi un outil de multiplication des rencontres car, plutôt que d’espérer le match parfait, vous préférerez multiplier les différentes qualités exprimées de façon à rejoindre le plus vaste éventail de partenaires possible.

Cette justification explique pourquoi on passe d’un modèle de rareté des relations à un modèle d’abondance, pourquoi la transparence absolue est une option payante, et pourquoi il est paradoxalement facile de rencontrer, même à l’intérieur de ce qui semble en apparence une communauté réduite.

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Aimer est un geste politique

Hormis une brève période entre la deuxième guerre mondiale et les années 1970, le meilleur indicateur de la richesse future d’une personne est la richesse détenue par ses parents à la naissance. L’essentiel de pouvoir économique occidental est basé sur la transmission du patrimoine aux enfants d’une union reconnue légalement et civilement. Cette tradition a entraîné au fil du temps la codification des relations amoureuses et familiales. Toute une série de constructions sociales pernicieuses en découlent: unions exclusives, contrôle du corps et de la capacité à enfanter des femmes et à cette fin la création du concept de virginité, primogéniture, et toutes leurs dérives légales et religieuses.

Historiquement le développement de la notion de propriété individuelle a mené à la possibilité d’accumuler un patrimoine (pas de propriété = pas de patrimoine) et bientôt, à l’obligation de le faire afin d’assurer des conditions de vie, voire de survie, convenables aux siens. La famille nucléaire, protégée par l’institution du mariage, est devenue une façon pour les mieux nantis de protéger leurs richesses et leurs avoirs et d’en assurer la transmission à l’intérieur d’une classe sociale donnée grâce à la création d’alliance. Pour les moins bien nantis, elle est devenue une obligation, imposée par un cadre social et spirituel qui a eu comme effet pervers d’empêcher toute autre forme d’organisation familiale communautaire permettant aux plus pauvres de s’organiser collectivement contre les riches.

Aujourd’hui les institutions demeurent et leurs effets se font sentir sensiblement de la même façon. La richesse continue de se concentrer entre les mains des rejetons de familles riches, qui s’unissent principalement entre eux. Les mêmes familles unissent les mêmes enfants dans les mêmes quartiers de la métropole, au grand plaisir des médias qui en font de grasses feuilles de chou. Les unions (et avec un certain plaisir pervers, les ruptures) des riches et célèbres fascinent les téléspectateurs. La naissance n’est pas synonyme de compétence, et un hurluberlu à la Donald Trump peut sans difficulté utiliser le levier économique de la richesse paternelle pour tenter de mettre la main sur un pouvoir démesuré. Les moins chanceux forment des unions amoureuses qui sont aussi des unions économiques afin d’améliorer un tant soit peu leurs conditions de vie. Acheter une maison seul aujourd’hui n’est pas envisageable pour une bonne majorité de la population, par exemple.

Le mariage et la famille sont des outils d’oppression.

Se marier est un geste politique. Enfanter est un geste politique. Regardez l’opprobre qui s’abat encore aujourd’hui chez les femmes qui avoue sans vergogne ne pas vouloir d’enfants. On voit dans les yeux d’autrui le rejet de celles qui refusent de se transformer en vulgaires bêtes de reproduction. Aimer est pareillement devenu un geste économique et politique. Une façon de lutter pour faire sa place dans le cadre oligarchique du XXIème siècle.

Aimer différemment est alors un geste politique nécessaire. C’est un geste de refus des impératifs socio-économiques dictés par autrui. L’anarchie relationnelle est un geste de solidarité, de communauté, de lutte et de dénonciation. Une façon de se soustraire aux diktats du capital et un pas vers la mutualisation, qui sait.

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De la non-importance de l’Amour (avec un grand A)

Si jamais vous recherchez un exercice susceptible de créer le plus de malaise possible lors d’une soirée entre amis, demandez tout simplement à la compagnie assemblée de définir l’amour puis, devant les inévitables vagues descriptions qui en sortiront, relancez-les, posez des questions précises, tentez de clarifier le concept. Vous n’en sortirez au final qu’avec une seule certitude: l’amour, tout le monde sait ce que c’est, mais personne ne peut s’entendre sur ce que c’est non plus. Selon l’expression consacrée de Potter Stewart: « I know it when I see it! » Il y a des objets qu’on ne peut décrire de façon intelligible mais que l’on reconnait par l’expérience.

L’amour pourtant semble pourtant porteur de nuances bien différentes selon qu’il soit décrit par Ovide, par Chrétien de Troyes, par Murasaki Shikibu ou par Omar Khayyam. L’amour semble changer selon les époques et les cultures. C’est que le sentiment touche surtout aux relations interpersonnelles (si on fait exception de la dimension de l’amour-propre) et est par conséquent nécessairement politique. La description de l’amour est aussi un geste politique, un geste de pouvoir visant à renforcer des normes ou des pratiques qui bénéficient aux élites en place. Pensez simplement à l’amour de la « Patrie », à l’amour divin ou à l’amour de dieu par exemple.

L’amour, et particulièrement l’Amour avec un grand A, est une construction sociale. Au-delà de la première sensation physiologique, tout l’aspect émotionnel et comportemental nous est inculqué culturellement. Reproduire ce comportement sans se questionner sur ses origines revient donc à reproduire des comportements favorisant l’élite en place. On voit à quel point l’ouverture de l’amour aux relations entre personnes de même sexe a déplu aux défenseurs de la « famille traditionnelle » – demandez-vous qui bénéficie du statu quo et vous verrez comment ces relations de pouvoir ont dû s’adapter à cette nouvelle réalité.

Mais pourtant, l’amour existe. Du moins, beaucoup d’entre nous le ressentent. Seulement, l’amour demeure un sentiment très personnel, presque indéfinissable. S’approprier l’amour, c’est déterminer dans quelle circonstance nous sommes prêts à l’affirmer face aux autres. Par exemple, l’amour pour moi est un état ressenti de plénitude dans ma relation avec une ou plusieurs personnes. Mon « je t’aime » exprime verbalement cet état. Mais mon « je t’aime » n’attends pas nécessairement la réciproque. Il sous-entend aussi que l’autre est libre de définir l’amour à sa façon et de l’exprimer si et comme il ou elle l’entend. Vouloir autrement serait tenter de reproduire, dans une relation intime, les mêmes relations de pouvoir que la société utilise via l’aspect codifié du langage et des normes culturelles.

De là découle l’importance de défier ces normes, de présenter publiquement d’autres visions et manifestations amoureuses. Il n’y a pas d’Amour avec un grand A. Il n’y a pas de liberté sans choix. Il y a l’amour, avec plusieurs a, pleins de petits a qui sont néanmoins authentiques et vrais.

 

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Amitié, sexe, et polycule

Une question que je me fais souvent poser en différents milieux, en tant que polyamoureux ouvert et assumé, est celle du nombre de partenaires: « Oui mais, tu en as combien dans ta vie, là? » Et étrangement, c’est une des questions les plus difficiles à répondre pour les anarchistes relationnels. Une partie de la difficulté repose dans la crainte du préjugé: il est facile de tomber dans le « slut-shaming » (il nous faut vraiment un équivalent français pour cette expression!) que ce soit envers nous ou nos partenaires.

Mais la difficulté principale repose dans la conception bien différentes des relations. Lorsque la question est posée, l’interlocuteur a souvent en tête un type de relation bien précise: la relation romantique à composante sexuelle. En réalité, comme les relations sont fluides et ne sont pas hiérarchisée de toute façon selon les axes du romantisme et de la sexualité, il est impossible de fournir une réponse exacte à cette question.

Par exemple, j’ai une amie très proche avec laquelle j’ai une relation qui oscille entre le platonisme et le romantisme. D’une part la frontière entre l’amitié et l’amour peut être très floue, d’autre part cette frontière n’a tout simplement aucune importance pour nous. Selon notre état émotionnel, nos désirs, nos besoins, la relation prendra une forme où une autre lors de nos rencontre. C’est plus ou moins imprévisible et c’est très bien ainsi. Dois-je l’inclure dans le total? Dois-je l’inclure seulement si nous avons couché ensemble la dernière fois? Ou si j’espère que nous coucherons ensemble la prochaine fois? Cette relation tombe en-dehors des cadres normatifs traditionnels. N’empêche qu’elle est profondément significative pour nous deux.

Un autre exemple: j’ai une amante qui habite à des centaines de kilomètres. Nos rencontres sont forcément très, très épisodiques, axées principalement sur la sexualité (même si on peut autant savourer notre compagnie en ne prenant qu’un verre tranquille), et se comptent annuellement sur les doigts d’une main selon nos déplacements respectifs. Est-ce une relation au sens conventionnel du terme? Si nous sommes dans la même ville nous essaierons de nous voir, mais sans obligation ni pression. Bien que nous ayions tous les deux un profond respect l’un pour l’autre et une excellente communication, il n’est pas par contre question de romantisme. Dois-je l’inclure dans le décompte?

Enfin, je termine sur un exemple très concret pour illustrer la variété des relations qui peuvent être incluses dans un polycule. La mère de mes enfants et moi avons une relation purement platonique depuis plus de sept ans. Par contre, nous avons un niveau de complicité et d’intimité remarquable (ce qui est un peu normal pour deux co-parents), nous nous entraidons régulièrement, que ce soit au niveau personnel ou professionnel, et communiquons probablement à chaque jour ou presque. Dans sa forme actuelle, cette relation nous convient parfaitement tous les deux et est très importante pour nous. Dois-je l’inclure dans le décompte?

La réponse passe par le concept de « polycule », soit la représentation des relations polyamoureuses avec un modèle inspiré des molécules. Différents types de liens m’unissent à chaque individus dans ce modèle, et ces liens peuvent se transformer, disparaître momentanément ou sporadiquement, de même que les liens entre ces individus et toutes les autres personnes qui sont également dans leur polycule. Notez qu’on peut décrire ses relations sous forme de polycule sans être polyamoureux! Dans ce type de modèle, il est possible d’inclure les partenaires selon l’intensité, l’intimité de la relation plutôt que des caractéristiques arbitraires. Ainsi, la relation entre ami(e) et amant(e) s’estompe car elle ne fait plus aucun sens.

La force principale de l’anarchie relationnelle réside donc dans la qualité des relations plutôt que dans leur définition. C’est un élément primordial, car nous ne pouvons ainsi jamais prendre pour acquis l’autre personne simplement en se basant sur le statut relationnel. Au contraire, le vécu doit être partagé et renouvelé régulièrement, ce qui met en place en cercle vertueux qui contribue à la qualité et l’intensité de la relation.

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Ce que l’on ressent

Prenez le sentiment de tendresse que vous éprouvez parfois envers l’autre. Prenez la passion féroce, le désir imprévu qui s’empare de votre être entier, prenez l’amour distillé à son essence, la sauvagerie chaotique des sens, l’apaisement, l’épuisement.

Prenez la joie que vous avez lorsque l’autre réussit, le bonheur que vous vivez par empathie, la compersion, la compassion, la discussion à bâtons rompus, prenez les moments de tristesse que vous partagez, le soutien qui s’échange, qui s’offre et se reçoit, l’amitié, l’accompagnement.

Prenez la colère et la douleur, la jalousie parfois, le sentiment de perte, le deuil, le vide, l’incertitude aussi. Ne les laissez pas de côtés, ils sont tout aussi essentiels.

Prenez le renouveau, la découverte, l’exploration, la renaissance, l’actualisation et la ré-actualisation de votre potentiel dans l’autre, avec l’autre et la réalisation subite que cet(te) autre vit exactement, à ce moment, exactement la même sensation.

Prenez toutes ces états. Et multipliez-les par deux, trois, quatre, cinq, dix, cent… À chaque seconde. Chaque précieuse seconde. Maintenant, imaginez que vous ne les ressentez pas seulement en succession, mais parfois simultanément, en combinaison dans la variété augment exponentiellement.

Au travers, voyez-vous par moment comme en profonde introspection. Savourant la solitude, cette solitude parfois accompagnée du souvenir des autres ou de l’anticipation des retrouvailles, parfois vécue dans l’abstraction, dans le ressourcement.  Imaginez tous ces uniques moments vécus hors-de-la-routine, hors du quotidien.

Chaque moment est un choix et, de plus, un choix partagé: une décision mutuelle d’être, à cet instant précis, ensemble. Une décision qui rehausse l’intensité de l’expérience vécue.

Imaginez un peu toutes ces sensations à la fois comme un tumulte, un  maelström et comme une vaste toile, l’expressionnisme abstrait du ressenti, comme un réseau, un canevas sur lequel s’illustre votre existence, sans cesse, sans repos, sans répit.

Un univers d’une richesse inouïe.

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Gérer le deuil

Suite à mon billet d’il y a deux semaines, plusieurs personnes m’ont demandé de parler un peu plus concrètement de la façon dont on pouvait gérer le deuil lorsqu’il se présente. Je livre donc ici une version toute personnelle de ce processus, sans prétendre que ça soit adapté à chaque personne, mais en espérant que ça puisse faire un peu de bien et susciter quelques réflexions. Ce billet ne touchera pas que les polyamoureux/ses et anarchistes relationnels, mais s’applique à tous les types de relations.

À QUOI ÇA SERT?

Il faut d’abord se demander à quoi sert le deuil. Je le vois comme un processus qui remplit deux fonctions importantes. En premier lieu, il sert de mécanisme de défense (ou d’un ensemble de mécanismes) contre une source de douleur. En second lieu, le processus doit nous permettre de créer du sens à partir de cet événement afin que nous puissions l’incorporer, l’accepter et par la suite cheminer en toute liberté. Il y a différentes théories et modèles de représentation du deuil, ceci dit.

À prime abord, il est important de rappeler que le deuil est un processus naturel et normal. Vous n’avez pas à être honteux de le ressentir, au contraire. Afin de le gérer, il faut d’abord le reconnaître, le nommer. Aussi, le deuil prend du temps. C’est normal. Je donne souvent, comme « règle de pouce », l’équation suivante: deux mois par année de relation. Ça semble long, mais c’est réaliste.

Le modèle le plus connu est sans doute celui de Kübler-Ross, qui, après le choc, fait passer la personne endeuillée par cinq étapes: le déni, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation. Si ces étapes sont souvent présentes dans le deuil, elles n’apparaissent pas dans cette forme aussi linéaire. Il s’agit en fait, pour en revenir à ma première définition, de différents mécanismes de défense psychiques qui vont et viennent selon les besoins et votre état du moment.

SE DÉFENDRE DE LA DOULEUR, PAS DE L’AUTRE

Le deuil des relations amoureuses est complexifié par la présence probable de l’autre partenaire. Or il est facile de confondre la défense contre la douleur (la perte de votre relation), fortement nécessaire, et la défense contre l’autre (le partenaire). Ceci peut avoir des effets pernicieux car, ultimement, si vous devez trouver un sens à cet événement, vous aurez besoin de votre ancien partenaire pour y parvenir, et vos mécanismes de défenses, surtout s’ils sont immatures, peuvent au contraire éloigner l’autre et vous empêcher de parvenir à l’acceptation.

La finalité du deuil (la création de sens) doit donc s’atteindre en comprenant (et non pas en projetant) les motivations qui ont poussé l’autre à mettre fin à la relation. Cette compréhension requiert surtout beaucoup d’empathie: vous devez vous mettre à la place de l’autre, imaginer ce qu’il ou elle ressentait, envisager ses circonstances de vie, et voir comment la relation que cette personne avait avec vous en est éventuellement venue à représenter, pour elle, une source de stress, d’inconfort, voire de malheur.

GÉRER SES ÉMOTIONS

Comme en toute chose, l’excès, le déséquilibre, sont à proscrire. Il faut faire preuve d’empathie, mais sans s’effacer complètement. Il faut parfois reconnaître que nos émotions sont trop vives, et attendre un meilleure moment,  un meilleur contexte pour les exprimer, sans toutefois les refouler à jamais. La sublimation (transposer son énergie destructrice dans un médium créatif) peut être une bonne façon de réaliser ceci, tant qu’éventuellement on soit en mesure d’entrer à nouveau en contact avec ses émotions. D’ailleurs la naissance de ce blogue est dû à un épisode de sublimation de ma part!

L’accès à une communauté (le sujet de mon billet de la semaine dernière) est aussi important. Se confier à une tierce partie, des ami(e)s proches au courant de vos relations, est une bonne façon de retenir nos émotions, de les canaliser autrement que sur l’ex-partenaire. Encore une fois, il faut éviter les défenses immatures: ne pas demander aux gens de prendre partie pour vous ou votre ex (une défense de contrôle névrotique) et éviter de tomber dans le déni de la réalité ou la distorsion des faits (des mécanismes de défenses narcissiques). La communauté vous permet aussi de vous engager, histoire de sublimer encore un peu vos émotions, et vous aide à mettre ces émotions de côté parfois. Enfin, rire entre amis est sans doute le meilleur antidote à la tristesse!

La communauté peut aussi vous aider à créer un sens sans l’autre, si, pour une quelconque raison, les paragraphes ci-dessous ne peuvent pas s’appliquer à votre situation.

REVOIR L’AUTRE

On ne s’en sort pas: tôt ou tard vous devrez revoir votre ex. C’est encore plus vrai si vous avez des enfants ensemble, beaucoup de connaissances partagées, des événements ou un travail qui vous rapprochent, ou si vous faites parties de communautés de petite taille.

La principale chose à retenir: donnez-vous le temps. Laissez la poussière retomber avant de retourner explorer vos sentiments, votre historique et vos circonstances de vie. Respectez le besoin de solitude de l’autre, et reconnaissez que l’autre aussi doit faire un deuil. Ne minimisez pas sa douleur ni la vôtre.

Revoir l’ex devrait être l’occasion de comprendre son point de vue, par le dialogue et non pas par la contestation. Si vos réactions en la revoyant sont encore de contester ses paroles, de tenter de négocier un retour, ou des conditions de vie, voire même d’essayer d’imposer vos besoins par le chantage, vous n’êtes pas prêt encore (et dans le dernier cas, vous avez peut-être besoin d’un accompagnement professionnel). Si vous allez à la rencontre de l’autre en ayant déjà projeté ou identifié quelles étaient ses émotions, la causes de ses réactions, vous n’êtes peut-être pas prêt encore.

Donnez-vous plutôt un espace pour écouter, échanger ensuite, rire même – vous ne voulez pas que ça soit trop lourd. Ne tentez pas de tout régler d’un seul coup – votre ex a aussi besoin de créer du sens, et ce sens évoluera avec le temps. Donnez-vous plusieurs opportunités de refaire le point, de vous ajuster. Donnez-vous le temps de comprendre.

Au final, vous aurez peut-être perdu un(e) amoureux(se), mais vous aurez gagné un(e) ami(e).

Diffusez-moi!

Le paradoxe du deuil

Votre relation parfaite se terminera un jour.

Sans blague ni mauvaise intention, toute relation est appelée à se terminer. Même si vous vivez l’idéal du couple-exclusif-qui-s’aime-pour-le-restant-de-ses-jours, ultimement, ces jours arriveront à leur fin. L’un de vous mourra (plus rarement, les deux en même temps).

Sans verser dans de si dramatiques scénarios, il faut néanmoins envisager qu’une relation romantique puisse se terminer. Pourtant, socialement, c’est un passage qu’on fait tout pour occulter, oublier, voire dramatiser. La rupture est vue comme un échec. Un drame. Une réelle mort. Et au contraire, l’amour idéalisé est présenté comme plus fort que la mort (ce qui vous donne des scènes larmoyantes de film avec des fantômes qui font de la poterie, ou encore des vampires étincelants. Mais bon, ça c’est un autre sujet). C’est plutôt absurde, même franchement malsain, que de représenter l’amour « vrai » comme un pouvoir paranormal au lieu du simple état naturel dans lequel nous pouvons vivre, exister et être heureux.

Mais revenons plutôt aux relations. Dans un contexte ou une institution, le couple monogame exclusif hétéronormatif (maintenant élargi au couple monogame exclusif, peu  importe l’orientation) jouit d’un privilège envahissant, tout ce qui vous fait sortir d’un couple est mal vu. Et c’est un peu normal, parce que la fin d’une relation vous prive également de tous les privilèges (notamment l’acceptation sociale) liés au statut d’être en couple. La fin d’une relation devient donc une menace bien réelle, au-delà du simple domaine affectif, au statut social, économique, politique, etc. Est-ce si surprenant qu’on dramatise la rupture à ce point?

Et si on prenait une approche un peu plus raisonnée?

Et si les relations ne se terminaient pas, mais qu’elles se transformaient? Après tout, les gens changent constamment. La vie nous fait évoluer, grandir, souffrir parfois et tout cela a un impact sur notre personnalité, nos désirs, nos besoins, nos ambitions, nos idéaux. Deux ou plusieurs partenaires peuvent réagir différemment à ces événements. Dans la mesure où une relation est aussi le reflet de la personnalité des gens impliqués dans cette relation, il est donc inévitable qu’elle se transforme au fil du temps.

Parfois, il faut le reconnaître, cette transformation entraîne l’abandon d’un lien romantique. Qui peut devenir purement amical. Parfois, c’est l’inverse. On connait tous des amis qui sont devenus amoureux après plusieurs années. Et on connait tous d’anciens amants séparés mais unis par une profonde complicité.

Outre le cas de la mort d’un des partenaires, il faut bien admettre que suite à la fin d’une relation les personnes concernées risquent de se recroiser. La meilleure façon de gérer cette transition est d’accepter dès le départ l’inévitable transformation.

Autrement dit, le deuil d’une relation doit commencer au premier jour de celle-ci. Dès le début, il faut reconnaître le caractère fragile, éphémère et par conséquent profondément précieux du lien qui nous unit à l’autre. Il faut aussi y porter attention de part et d’autre, reconnaître ses fluctuations, ses changements. Accepter qu’il peut, indépendamment de notre volonté, prendre une direction différente au lieu de s’acharner à l’enfermer, l’encadrer dans un moule qui ne lui sied pas.

Le paradoxe du deuil, c’est que lorsque l’on tente de préserver, protéger sa relation au détriment du reste, on risque de l’enchaîner, de la prendre pour acquise, et ultimement de la saboter, de la perdre. Mais qu’en sachant lâcher prise, cette relation peut trouver un sens renouvelé, peut-être pas le sens que le moule sociétal essaie de nous enfoncer dans la gorge, mais un sens beaucoup plus riche et signifiant parce qu’issu des expériences partagées entre les individus concernés.

En acceptant le caractère éphémère de la relation, on accède à un univers d’émerveillement où chaque instant se savoure pleinement.

Arrêtez d’avoir peur de perdre. Acceptez l’inévitable transformation. Et vivez intensément aujourd’hui.

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