Une relation n’a besoin d’aller nulle part!

Un des obstacles fréquents à la compréhension du mode de vie des polyamoureux et des anarchistes relationnels est que les relations « ne sont pas supposées fonctionner comme ça, bon! »

Autrement dit, une relation « vraie », « sérieuse », etc. doit suivre un pattern prédéfini culturellement. C’est ce qu’on appelle en anglais le « relationship escalator » – que je traduirais vite vite  en « ascenseur relationnel » – et ça fonctionne grosso modo comme ça:

  • Un garçon rencontre une fille (parce qu’évidemment c’est un ascenseur hétéronormatif).
  • Les deux tombent en amour
  • Se fréquentent un certain temps
  • « Officialisent » leur relation par l’exclusivité et des termes d’attachement
  • Emménagent ensemble
  • Se marient
  • Achètent une maison, un chien, etc.
  • Ont des enfants
  • Vieillissent ensemble
  • Meurent

Ce schéma – en réalité une vision téléologique – n’est pas propre aux relations mais a envahi progressivement plusieurs des institutions de la pensée occidentale. Ainsi, il est de bon ton aujourd’hui d’avoir un plan de carrière et même un plan de vie, minutieusement établi des études jusqu’à la progression échelon par échelon de notre vie professionnelle ou personnelle. On le fait miroiter très tôt aux jeunes enfants – inscrivez-les à un sport organisé, et vous verrez aussitôt la pression qui s’exerce pour qu’ils s’améliorent, progressent, passent aux ligues supérieures, éventuellement aux ligues professionnelles.

Dans la vision téléologique, la vie, les relations, la carrière ou les enfants doivent toujours se diriger quelque part, vers une finalité souhaitée et unique. Une relation « sérieuse » est une construction sociale qui suit ce schéma. On dit d’une relation qui ne le suit pas qu’elle « ne va nulle part ». Et c’est là où le bât blesse, car en réalité en-dehors de ce schéma il y a toutes sortes d’endroits que les relations peuvent explorer.

L’anarchiste relationnel n’a rien à cirer de cette vision téléologique. On pourrait à la limite avancer qu’il préfère une vision plus ontologique, centrée sur l’être. Les gens, les vies, les relations existent, tout simplement. Elles sont. Elles n’ont pas besoin de se diriger quelque part. Elles ont besoin d’être vécues pleinement dans le moment présent.

Rejeter la vision téléologique force à vivre en quelque sorte en marge de la société, et ceux qui le font jouissent d’une inquiétante liberté qui simultanément nous émerveille et nous fait peur. Pensez à celui qui plaque tout pour aller faire le tour du monde, sans moyen ni sans savoir comment il va s’en sortir, ou celle qui décide d’aller s’engager pour diverses causes, hors de son milieu. Ou un autre qui va garder des moutons en méditant pour fuir les pressions du monde contemporain. On leur envie cette liberté et un « sens » qu’on présume qu’ils ont trouvé, sans réaliser que chercher un sens est également une vision téléologique. On doit laisser le sens être, tout simplement.

On peut aussi laisser les relations être, tout simplement. La meilleure illustration de cet état de fait que j’ai pu trouvée est dans cette BD de Kimchi Cuddles:

kimchi

Le point central ici est que si vous restez confiné dans la vision téléologique des relations, vous passez à côté de toutes les expériences merveilleuses qui se situent hors du schéma. Vous laissez filer l’intensité et le potentiel de changement et de croissance introduit par une relation de passage de cinq minutes.

Une relation n’a pas besoin d’aller quelque part. Elle doit uniquement être vécue, appréciée par les partenaires, pour le temps qu’elle durera, tels qu’ils ou elles le souhaiteront.

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Pourquoi écrire

Mes conditions de vie, par chance, me permettent d’être out depuis quelques années quant à mon orientation relationnelle. Famille, amis, travail, enfants, connaissances: ce n’est pas un secret pour personne.

Cette ouverture et cette transparence me permettent de m’afficher comme anarchiste relationnel sur diverses tribunes, de diffuser de l’information sur le polyamour via les réseaux sociaux, et aussi de créer du contenu que j’espère pertinent via ce blogue.

Comme tout auteur j’imagine, je me demande pourquoi à quoi bon le faire? Et c’est souvent dans ce temps là qu’une connaissance, un ami, un ancien collègue, peu importe, décide de s’ouvrir à moi et de poser plus de questions sur le sujet, ce qu’ils n’auraient jamais osé faire autrement.

Dans ce temps-là. je réalise qu’au delà d’un contenu, je tente aussi de créer un espace: un espace de confiance. La peur, l’incertitude, l’inquiétude légitime qu’ont les gens de questionner les modes de vies traditionnels empêchent beaucoup, beaucoup d’entre eux d’aller même s’informer convenablement des autres options à leur disposition.

S’affranchir de la hiérarchie, c’est aussi ça: créer les conditions nécessaires à l’émergence de vraies communautés, dont la confiance. Je crois donc important de rappeler dans mon billet cette semaine que ces communautés commencent à être actives chez nous. Au Québec, on assiste depuis peu à l’émergence de plusieurs groupes de soutien virtuels, dont certains assez actifs. Les gens de Montréal ont accès à la très active page Polyamour Montréal de même qu’au site du centre communautaire pour les modes de vie alternatifs. Ce dernier a également une page Facebook consacrée au polyamour. Les gens de Québec pourront consulter de plus la page Polyamour Québec. Enfin, j’ai créé récemment une page dédiée à l’anarchie relationnelle.

Ces groupes se veulent tous très inclusifs. Pas besoin d’être de Montréal pour participer aux discussions sur Polyamour Montréal (mais ça vous fera un peu de voyagement pour les événements par contre!).

Enfin, dans le doute, il me fera plaisir de discuter avec vous, en personne ou virtuellement, et même via ce blogue si jamais vous avez des questions, des commentaires, des interrogations sur les modes relationnels. J’invite tous ceux qui sont déjà out à tendre la même perche à votre entourage. Vous seriez surpris de voir combien de personnes sont insatisfaites avec les modèles que la société propose. Permettez-leur enfin de voir autre chose.

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Vivre avec le New Relationship Energy

Qu’est-ce que le New Relationship Energy? Pour la communauté polyamoureuse – mais tout aussi applicable à toutes les formes de relation en passant –  c’est cet élan temporaire qui résulte d’une nouvelle rencontre. Être sur un petit nuage. Une bouffée d’émotion. Lune de miel. Un coup de foudre. On peut y donner plusieurs manifestations, plusieurs comportements mais il n’en demeure pas moins que c’est une des composantes importantes de la plupart des relations romantiques.

Cette phase est rarement problématique pour les couples qui se veulent monogames ou exclusifs, mais entraîne quelques enjeux pour les relations polyamoureuses. Vivre une relation naissante en parallèle avec d’autres à divers degrés de maturité peut être difficile pour les différents partenaires impliqué(e)s. Mon billet aujourd’hui s’adresse surtout à ceux qui vivent le NRE, mais je reconnais qu’il serait utile éventuellement de s’adresser à ceux dont un partenaire éprouve le NRE avec une autre personne (sentez-vous libres de faire part de vos expériences, commentaires et suggestions au bas de l’article!).

On pourrait facilement blâmer les hormones pour ces difficultés, et il est vrai qu’elles jouent un rôle majeur dans le changement de comportement. La dopamine et la norépinéphrine sont en cause dans l’état d’excitation et de recherche de nouveauté. Ceci dit, sans avoir de prétention scientifique, il est important de reconnaître que notre cerveau est affecté par les relations naissantes et de faire un effort cognitif supplémentaire pour s’adapter aux changements.

Donc, que vous le vouliez ou pas, vous allez vous comporter un peu différemment lorsque vous vivez un épisode de NRE. La première chose à faire dans cette situation serait de reconnaître la situation auprès de vos autres relations. Mettre un nom sur un comportement pourra les aider à se préparer mentalement et émotionnellement.

Essayez également de faire un effort pour préserver l’espace et l’intimité que vous avez avec vos autres relations. Lorsqu’on s’amourache d’une nouvelle personne, notre premier réflexe peut être de voir à consacrer tout l’espace restant dans notre agenda à sa découverte. Au contraire, réservez des plages horaires pour vous, pour vos autres partenaires. Il sera nécessaire de partager des moments pour les rassurer, leur permettre de comprendre ce que vous vivez, mais aussi continuer à approfondir la relation que vous avez. Et c’est tout à fait possible d’érotiser l’attente (si la relation est érotique – sinon adaptez le terme de la façon convenable), de jouer avec l’impatience afin de faire monter la tension en vue de la prochaine rencontre.

Validez également avec vos autres partenaires comment ils ou elles se sentent face à cet état. La réaction peut être très positive, avec un partenaire qui vous incite à vous exprimer et à en parler en savourant votre bonheur, tout comme elle peut être plus réticente, chargée d’inquiétude. Portez une attention spéciale à vos débordements dans ce cas. Dans tous les cas, en allant au-delà des réactions, en parlant proactivement avec les autres membres de votre polycule de ce que vous ressentez, vous permettrez aux émotions de s’exprimer avant qu’elles ne s’accumulent et éclatent de façon malheureuse.

Et surtout, dites-vous que même en sachant tout ça, vous allez vous laisser emporter par la vague. Si vous heurtez les sentiments de quelqu’un et qu’on vous le reproche, faites d’abord preuve de compassion et d’ouverture. Dans le fond, il faut se rappeler que le NRE ne vous empêche jamais de vous occuper des autres composantes de votre vie. Vous allez tout de même travaillez, vous élevez toujours vos enfants. Vous consacrez ce temps avec joie à ces priorités. Il en est de même pour vos autres relations.

 

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La gestion du temps

Une des questions qui m’est posée le plus souvent, autant de la part des polyamoureux que des monogames, est: « mais où trouves-tu le temps de voir tout le monde? » C’est effectivement une question assez importante, surtout lorsque les enfants, la famille, le travail, les voyages, les études et le bénévolat s’empilent dans l’horaire. Ceci dit, contrairement à ce qu’on pourrait croire, gérer l’agenda pour y inclure tout notre polycule n’est pas si compliqué que ça une fois que certains concepts de base sont maîtrisés. Je me permets donc d’y aller de mes constats, tirés uniquement de mon expérience personnelle, en espérant que ça puisse vous être utile également.

  1. Un premier constat, surtout destiné aux monogames (les polyamoureux l’auront sans doute réalisé depuis) est qu’en relations multiples, il y a de bonnes chances que vos partenaires aient également d’autres partenaires, et ainsi de suite. Autrement dit, personne ne s’attend à recevoir 100% de votre temps libre. Au contraire, le temps passé ensemble est l’objet d’un choix librement consenti et mutuellement désiré, ce qui rend au passage chaque rencontre beaucoup plus riche et intense. Au lieu d’une relation fusionnelle ou chaque moment est passé ensemble, peu importe les intérêts individuels, vous êtes ainsi libres de choisir les moments et expériences à partager (à deux ou plusieurs) et ceux à vivre seuls. N’hésitez pas à être très ouvert et honnête quant aux expériences que vous voulez partager (et avec qui), et à celles que vous préférez vivre seul. Ce qui mène au constat suivant:
  2. Les attentes doivent être explicites. Vous vous attendez à voir un partenaire à chaque weekend? 2 ou 3 fois par semaine? Une fois par deux semaines? À quelle fréquence vos partenaires désirent-ils vous voir également? Quelles activités, quels contextes de rencontres sont espérés de part et d’autre? Si vous n’exprimez pas clairement vos attentes, elles risquent de ne pas être rencontrées. Si vous ne recueillez pas celles de vos partenaires, vous allez probablement les décevoir sans même comprendre ce qui se passe.
  3. Connaissez votre point de saturation. C’est sans doute l’élément le plus important. Il y a une limite au nombre de relations dans lesquelles vous pouvez vous investir de façon satisfaisante, limite qui variera selon vos autres circonstances de vie. Malheureusement, on découvre ce point un peu par expérience. Avec les années, par exemple, je sais que mon point de saturation se définit approximativement par la formule « 6 +/- 2 ». Autrement dit, en bas de 4 relations, je sens que certains de mes besoins ne sont pas comblés. En haut de 8, je n’ai plus assez de temps ni d’énergie pour offrir le meilleur de moi-même dans chaque relation. Encore une fois, c’est un élément qui est propre à chaque personne. La saturation pourrait faire l’objet d’un article entier, mais si vous vous retrouvez dans cette situation, vous devez malheureusement revoir entièrement vos priorités, ce qui entraînera des choix difficiles.
  4. Tenez votre agenda à jour. C’est de plus en plus facile de nos jours de réunir à un seul endroit tous nos engagements. Vous pouvez exporter vos événements Facebook dans votre calendrier Outlook et relier ce dernier à votre agenda professionnel, accessible de votre portable en une fraction de seconde en tout temps. Développez le réflexe d’inscrire chaque nouvelle rencontre dans cet agenda unique afin d’éviter de planifier deux ou trois activités différentes au même moment.
  5. Soyez très ouvert et transparent à propos de votre agenda ainsi bien sûr que de votre mode relationnel. Comme mentionné au point 1, vos partenaires poly comprennent le besoin de partager son temps. Si vous n’avez que des partenaires mono qui s’attendent à vous voir sur une base exclusive, vous avez erré en chemin. Être ouvert sur ce que vous êtes prêt à vivre et partager, et sur le temps que vous avez pour ce faire, permet de gérer les attentes de toutes les parties concernées, et permet parfois une rétroaction des plus intéressantes. Certaines personnes vont même jusqu’à donner accès à leur calendrier électronique à leurs partenaires. Je ne peux faire cela pour des raisons professionnelles, mais je discute souvent de mon agenda (pas seulement de mon agenda polyamoureux, d’ailleurs!) avec mes partenaires, et vice-versa. C’est l’occasion de belles discussions, de découvrir de nouveaux champs d’intérêts et parfois même de réunir une partie de mon polycule à un même évènement ou de rencontrer le polycule de mes partenaires.
  6. Respectez vos engagements. La base fondamentale de toute relation est la confiance. Il est inévitable que vous aurez à faire des choix déchirants par moment. On peut vous proposer une merveilleuse expérience de groupe alors que vous vous étiez commis à aller accueillir quelqu’un à l’aéroport. Vous inviter au concert alors que vous devez aller aider à rénover. Les possibilités augmentent exponentiellement avec le nombre de partenaires. Mais un gain à court terme ici est une perte à long terme, car un partenaire qui craint que vous renonciez en tout temps et sans préavis à vos engagements sera de plus en plus récalcitrant à planifier des activités avec vous.
  7. Acceptez que vous ne puissiez pas tout faire. Ce constat est directement relié aux constats précédents. Il arrive parfois à nos premiers pas dans le polyamour qu’on perde contact avec notre capacité à gérer efficacement nos désirs. C’est ce qu’on pourrait comparer au loup dans la bergerie, ou à l’enfant dans un magasin de bonbon. L’offre semble à première vue tellement attrayante, tellement abondante qu’on ne voit pas la nécessité de se restreindre. C’est aussi vrai avec vos relations: il y a tellement de gens qui peuvent vous proposer tellement de choses à faire et d’activités à vivre que vous risquez de vous y perdre si vous n’établissez pas de solides points de repère.
  8. Reconnaissez vos erreurs. Car, c’est inévitable, vous allez en faire.  Ceci n’arrive pas qu’aux polyamoureux. Vous pouvez planifier deux rendez-vous galants la même soirée, tout comme vous pouvez planifier un important rendez-vous clients en même temps que le spectacle de fin d’année d’un de vos enfants. Admettez votre responsabilité, excusez-vous et offrez une façon de faire amende honorable. Soyez aussi conscient que si ces erreurs se produisent trop souvent ou de plus en plus fréquemment, vous êtes probablement passé au-delà de votre point de saturation. Vous devez alors revoir un peu plus en profondeur votre niveau d’engagement dans les différentes sphères de votre vie.
  9. Acceptez que les autres aussi feront des erreurs. Vous vous retrouverez aussi dans la position inconfortable de celui ou celle qui voit ses plans changer à la dernière minute suite à une erreur de planification de son ou sa partenaire. Faites preuve d’empathie et de compassion, envers votre partenaire mais également avec vous. Les erreurs occasionnelles sont inévitables. Trop fréquentes, c’est peut-être un signe qu’un de vous est saturé, ou encore que vous ne donniez pas le même niveau d’importance à la relation, que vous ayez une vision différente de celle-ci.
  10. Restez fluide. Les constats ci-haut ne sont pas des règles coulées dans le béton. Les gens changent avec le temps. Les attentes aussi. Les imprévus peuvent survenir même en tenant l’agenda le plus structuré possible. Adaptez-vous aux imprévus, et traitez chaque situation en priorisant le respect des personnes, l’honnêteté, l’intégrité et la communication. N’oubliez jamais qu’au-delà des règles, l’anarchie relationnelle préfère mettre de l’avant les valeurs. Ce sont ici quatre valeurs qui sous-tendent l’ensemble des constats présentés dans ce texte. Dans le doute, appuyez-vous sur celles-ci.

Je ne graverai pas ces constats sur des tablettes d’argiles pour en faire un décalogue nouveau genre, mais j’espère qu’ils sauront vous être utiles dans votre quotidien.

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Mais c’est quoi cette histoire d’anarchie? (ou: démystifier l’anarchie relationnelle)

Pour plusieurs personnes, le concept de polyamour est encore inconnu, le concept d’anarchie surtout connu sous sa forme caricaturale, et l’anarchie relationnelle évidemment ne veut rien dire du tout. Même pour les gens un peu plus familiers avec les nouvelles formes de relations amoureuses, il plane toujours une certaine incertitude sur cette réalité – pour de bonnes raisons comme je l’expliquerai plus bas. J’utiliserai alors mon billet de cette semaine pour décrire ma compréhension du concept, de son usage et de son implication pour les relations en général.

Il y a plusieurs façons de définir le polyamour. Dans le doute, partons avec cette définition de Wikipedia: l’orientation relationnelle présumant qu’il est possible et acceptable d’aimer plusieurs personnes et de maintenir plusieurs relations amoureuses et sexuelles à la fois, avec le consentement des partenaires impliqués, et qu’il est souhaitable d’être ouvert et honnête à leur propos. On pourrait questionner la notion que la relation doive être sexuelle (certaines personnes peuvent vivre des relations amoureuses mais non sexuelles, après tout) mais autrement cette définition tient la route.

L’anarchie, de façon courante, est interprétée comme un état de désordre, de confusion dans un domaine d’activité, du fait de l’absence de règles, ou de leur inobservation (c’est ici la définition du Larousse). À noter que l’absence de règles est vue nécessairement comme causant la confusion. La définition d’anarchisme, par contre, va comme suit: conception politique et sociale qui se fonde sur le rejet de toute tutelle gouvernementale, administrative, religieuse et qui privilégie la liberté et l’initiative individuelles. Soyons honnête, peu de gens et peu d’anarchistes (et encore moins d’anarchistes relationnels) font la nuance entre les deux termes.

Alors, que fait l’anarchiste relationnel? Il rejette en gros toute notion de hiérarchie (ou de tutelle) imposée aux relations. Ces hiérarchies sont implicites et omniprésentes dans notre culture (sans que tout le monde adhère à chacune d’entre elles). En voici quelques exemples:

  • Les relations de couple sont mieux acceptées que les autres (du genre amants, amis avec extra, etc.)
  • Les relations avec enfants sont mieux acceptées que celles sans enfants
  • Les relations hétérosexuelles sont mieux acceptées que les relations homosexuelles, et les relations entre personnes cis-genre mieux acceptées que celles impliquant un ou des partenaires transgenres.
  • Les relations amoureuses doivent être aussi sexuelles, et les relations qui incluent le romantisme et la sexualité sont supérieures à celles qui ne comprennent que le volet sexuel ou que le volet romantique, qui sont elles-mêmes distinctes et supérieures des relations platoniques.
  • Si une relation est principale, les autres doivent nécessairement être secondaires.
  • Les familles nucléaires sont mieux acceptées que les familles monoparentales ou reconstituées, etc.

Et même dans les communautés plus ouvertes, on en retrouve encore. Par exemple, j’ai déjà entendu certaines personnes exprimer l’opinion que les relations polyamoureuses étaient en quelque sortes supérieures aux relations échangistes.

Là où ça se complique, c’est que l’anarchie relationnelle, selon la personne et le discours, peut être présentée de deux façons: soit comme un mode d’organisation des relations, ou soit comme une philosophie relationnelle. Résumons:

  • Dans un mode d’organisation des relations, l’anarchie relationnelle est présenté comme une des extrémités du spectre des orientations relationnelles (prenez 2-3 minutes pour aller voir la BD sur mon article à-propos de la fluidité sexuelle, ça en vaut la peine). Donc, l’anarchiste relationnel est présenté comme étant nécessairement solo, avec un ensemble de relations qu’il refuse de définir comme platonique/romantique/sexuelle mais qui se caractérisent plutôt par divers niveaux d’intensité évoluant dans le temps selon les besoins et désirs des partenaires impliqués. La fluidité prime. Il ne faut donc surtout pas confondre avec l’égalitarisme, bien trop rigide.
  • Comme philosophie relationnelle, l’anarchie peut soutenir n’importe quelle forme d’organisation des relations, dans la mesure où cette relation est librement consentie, sans contrainte hiérarchique explicite ni implicite. Peu importe alors où ils se retrouvent dans le spectre des relations mentionné plus haut. Par exemple, à la limite, deux anarchistes relationnels pourraient se retrouver au sein d’une relation intime, sexuelle (ou pas) et romantique (ou pas) si prenante qu’ils n’auraient de facto plus de temps ni d’énergie, voire de désir à consacrer à d’autres types de relations. À toutes fins pratiques, ils seraient monogames, mais cette monogamie ne serait pas vue comme acquise ni même éternelle, juste comme un état de fait à ce moment de leur relation.

À partir de là, donc, difficile de catégoriser quel type de relation peut être ou ne pas être inclus dans l’anarchie relationnelle puisque c’est précisément une des choses qui est rejetée (voir par exemple mon billet précédent sur l’amitié, le sexe et mon polycule). D’ailleurs un des grands obstacles de l’anarchiste relationnel est le langage, qui a évolué pour limiter précisément le type d’interaction représenté: ami, amant, amoureux, partenaire, relation, conjoint, etc. Comme apposer une étiquette à quelqu’un lorsque notre conception des relations est justement fluide? Non seulement c’est inapproprié, mais de surcroît cette étiquette risque d’influencer le comportement d’autrui avec l’autre dans la relation, ce qui n’est pas du tout désirable.

Simplement définir le sujet soulève plusieurs enjeux et questions et c’est un peu le but de faire ce blogue. D’ailleurs, s’il y a des points spécifiques que vous désirez éclaircir, je vous invite à m’en faire part dans les commentaires. Enfin, je présente ici un point de vue et une opinion sur l’anarchie relationnelle. Vous n’aurez pas de difficulté à en trouver d’autres si le sujet vous intéresse. Voici d’ailleurs quelques pistes pour débuter:

1) Un des textes « fondateurs » (traduit du suédois en anglais, mais si vous trouvez une traduction française ça serait bien aussi)

2) Un texte très intéressant sur le blog Troll de Jardin

Bonne lecture!

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La porte du placard

Toutes les situations de vie qui ne sont pas immédiatement privilégiées ni visible nous placent de facto dans « un placard. » Ceci est vrai également pour les polyamoureux. Tout placard s’ouvre par une porte, et à nous de décider si on la garde fermée hermétiquement, si on l’entrouvre avec précaution en espérant que les pentures ne grincent pas trop, ou si au contraire on pulvérise la porte et autant que possible tout ce qui peut nous retenir dans se placard du même coup.

On peut souvent se demander « comment » sortir du placard, mais la première question essentielle à se poser est « pourquoi » le faire. Cette question est primordiale car les réactions des autres seront variées et imprévisibles.

Alors, l’évidence qu’il faut souligner d’emblée: si vous faites votre coming-out, faites le pour vous, et pour vous uniquement, non pas parce que vous désirez provoquer un changement dans le comportement de votre entourage. Par exemple, vous pouvez sortir du placard parce que vous n’aimez pas avoir à faire des cachotteries, ou des détours linguistiques à chaque fois que vous parlez de votre situation relationnelle. Ou encore, parce que vous désirez contrôler un peu le discours et présenter la situation d’abord selon votre point de vue, plutôt que de laisser les autres commenter dans l’ignorance de ce que vous vivez réellement. Parce que vous avez envie de revendiquer votre orientation relationnelle, de l’affirmer, car ultimement c’est un des éléments déterminants de votre personne et il vous semble incohérent de le cacher. Et peut-être enfin parce que vous voulez envoyer un signal qui vous permettra de rejoindre et d’être rejoint par ceux et celles qui partagent ou sont intéressé(e)s par ce type d’orientation.

Ce n’est pas un survol exhaustif, et dépendant du public à qui vous faites votre coming-out, vos motivations pourront changer. À titre d’exemple, je suis très « out » sur une base régulière car je ne considère pas avoir à cacher quoi que ce soit. Mais lorsque j’en ai parlé à mes enfants, c’était d’abord dans un but éducatif, afin de les aider à avoir une réflexion appropriée sur le sujet, plutôt que de les laisser poser des questions (si interrogations ils avaient) dans la cour d’école – et pour ceux qui s’inquiètent cette discussion s’est très bien déroulée!

Mais revenons au coming-out: celui-ci peut être plus ou moins discret, limité, par étapes, selon votre besoin toujours. À vous de voir qui, de parents, famille, amis, collègues, etc. a besoin d’être informé. Moins vous en parlez, plus vous laissez de limites ou de contraintes à votre expression, mais plus vous en parlez, plus vous perdez le contrôle sur les réactions des autres. Allez-y (ou non) selon votre jugement et votre équilibre là-dedans.

Après un sondage (pas scientifique du tout) auprès de la communauté polyamoureuse montréalaise, j’ai eu la chance d’obtenir le partage de plusieurs histoires de coming-out (merci d’ailleurs à ceux et celles qui se sont livré(e)s à l’exercice). Grosso modo, on peut classer les réactions sur ce spectre, des plus négatives aux plus positives:

  1. Le rejet: l’autre voudra vous exclure activement de sa vie suite à un jugement critique de votre style de vie. Il peut être accompagné de honte (slut-shaming envers vous ou envers vos partenaires), voir de malversations, médisances et ragots. Bien que ce soit plus rare, ça arrive. Les raisons peuvent être variées: peur pour sa réputation, d’être la cible des ragots (« savais-tu que sa fille est bla-bla-bla… »), convictions religieuses très fortes, voir sectaires, hyper-conformisme social comme mécanisme de défense. Il est très difficile d’indiquer comment réagir à ce rejet sans en connaître la cause, mais d’après mon observation toute personnelle, les gens qui sont susceptibles d’utiliser la honte (slut-shaming) comme tactique, sont aussi ceux qui peuvent être le plus facilement contraints par cette même tactique. Mais n’allez pas partir une guerre de tranchées, là! Il est parfois plus sage de simplement battre en retraite et de ne plus mentionner le sujet avec ces personnes – du moins si vous désirez leur conserver une place dans votre vie.
  2. L’incompréhension: on dira que vous « traversez une phase », que « vous ne savez pas ce que vous voulez » ou que « vous n’avez pas trouvez le bon ou la bonne. » L’intention n’est pas hostile, mais révèle l’incapacité de comprendre un cadre relationnel différent. C’est une réaction assez courante. Dans la mesure où c’est sans mauvaise intention, inutile de perdre trop de temps à expliquer ce que vous vivez.
    1. Une variante moins agréable de l’incompréhension: la compréhension distordue qui fait croire à l’autre que « polyamoureux » veut dire « prêt(e) à coucher avec n’importe qui, donc moi, donc je m’essaie sans vergogne. » N’hésitez pas à mettre les choses au clair fermement: vous n’êtes pas un objet.
  3. L’indifférence: ou la réaction de type « ah, ok. » Ne vous méprenez pas, ce sera une réaction très fréquente. Votre orientation relationnelle est très importante pour vous, mais dans les faits, elle intéresse une infime minorité de la population en générale, même parmi vos amis. Les gens comprennent mais ont d’autres chats à fouetter.
  4. L’acceptation: ou la réaction de type « ah, cool! » et souvent teintée de curiosité. La plupart des gens qui vous acceptent déjà d’emblée et qui vous tiennent en estime risquent d’avoir cette réaction. Après tout, ce qui est important pour eux, c’est qui vous êtes, et non pas ce que vous pouvez leur apporter. Ces personnes auront des questions parfois saugrenues, mais visant surtout à mieux vous comprendre ainsi que ce que vous vivez.

Lorsque je disais au départ que le coming-out devait se faire pour vous, c’est par exemple pour éviter des situations où vous tenez absolument à faire comprendre ce que vous vivez à quelqu’un qui n’en est pas capable, ou à susciter l’enthousiasme chez quelqu’un qui a d’autres priorités. Je suggère de faire ce coming-out d’abord pour créer un espace d’expression plutôt que de tout refouler en-dedans de vous,  mais sans attente face aux réactions d’autrui. À moins de faire face au rejet (plus rare, mais possible) vous pourrez créer cet espace avec les autres types de réactions.

Enfin je conclus le tout sur un appel à tou-te-s: si vous le désirez, n’hésitez pas à partager vos histoires de coming-out (que ce soit d’orientation relationnelle, sexuelle, de genre, etc.) dans les commentaires. Pour ceux qui ne l’ont pas fait, c’est un premier pas très ardu, incertain, et tous les points de repères peuvent aider. Enfin, en tant que communauté, l’affirmation collective est nécessaire afin de revendiquer notre place, et ça, ça commence par chaque coming-out individuel.

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Compassion et polyamour

La vertu de la compassion n’est plus vraiment au goût du jour en Occident. Notre société individualiste et matérialiste fait plutôt de la domination sa vertu principale (domination de soi, des autres, de la nature). À cet effet d’ailleurs l’auteur anarchiste Murray Bookchin écrivait que « la domination de la nature par l’homme n’est rien d’autre que le reflet de la très réelle domination de l’homme par l’homme. »

Or, si la domination permet d’imposer un flux d’idées et de croyances, de soi vers les autres, dans un geste très volontaire, la compassion est ce qui permet, tout aussi volontairement, de percevoir plutôt l’émotion, le contexte vécu par autrui et agir en conséquence. La compassion se distingue donc de la pitié (aujourd’hui vue comme condescendante) et de l’empathie par la notion d’action.

Si la plupart des traditions religieuses en ont fait un pilier de leurs dogmes,  il y a par contre plus que lieu de récupérer le concept de façon tout à fait laïque et contemporaine. Pour un humaniste, la compassion est la vertu qui permet de s’opposer à la domination, par exemple dans les expériences de Milgram (que je ne résumerai pas, mais dont je vous invite à prendre connaissance en suivant ce lien, c’est fascinant!).

Pour un polyamoureux, la compassion est la vertu qui doit être au coeur de la gestion éthique des sentiments, émotions et attentes de son polycule, de ses partenaires ou de son entourage. Il faut d’abord reconnaître pour cela qu’il arrive que les autres souffrent (pas dans le sens de se tordre littéralement de douleur – appelez alors un médecin) et accepter que cette souffrance est légitime, concrète, et qu’elle cause un tort réel.

Je prends donc le mot souffrance dans un sens très large ici, mais en voici quelques exemples:

  1. Rupture d’une relation entre deux partenaires (ou plusieurs) ou tout simplement absence temporaire d’un partenaire.
  2. Ajout d’un nouveau partenaire au sein d’un polycule qui peut faire sentir aux autres qu’ils ont moins de place/temps/importance.
  3. Relation déséquilibrée entre deux partenaires, au point où l’un des deux partenaires souffre de l’absence de reconnaissance de l’autre.

Vous pourriez faire preuve d’empathie dans les trois cas, sans ne porter aucune action (i.e. « Je comprends qu’il ou elle souffre, je le ressens, mais c’est son problème, qu’il ou elle s’arrange avec ses émotions parce que je ne peux rien faire »). La compassion va un peu plus loin: elle se dirige activement vers l’autre à la recherche de solutions, de moyens de guérison.

Vous pouvez aider l’autre à cheminer à travers son deuil, en l’accompagnant, lui changeant les idées, en parlant parfois tout simplement. Le simple fait de se confier fait  énormément de bien. Vous pouvez aussi accepter son témoignage (surtout si vous êtes impliqué dans la situation, par exemple dans l’exemple #2) et chercher ensemble des pistes permettant de rassurer, réconforter, plutôt que d’attendre bêtement que l’autre s’ajuste. Prendre conscience et aider à la prise de conscience permettent de corriger bien des torts, ou à tout le moins d’indiquer clairement les actions à poser afin de retrouver une certaine quiétude.

Ce n’est pas un processus qui a besoin d’être lourd. Ainsi, une polyamoureuse avec qui je tisse depuis peu des liens d’amitié et de confiance est venue me parler dernièrement pour discuter d’une situation avec ses partenaires où elle se sentait mal-à-l’aise, tiraillée entre deux valeurs contradictoires. Il n’a pourtant fallu qu’un bref échange, ou la situation a été exposée sous différents angles, pour trouver celui qui lui apporterait la plus grande paix d’esprit. J’aurais pu n’être qu’empathique et reconnaître que sa situation était triste, sans m’impliquer. Mais en m’engageant activement dans la discussion, en tâchant de reconnaître où se situait sa souffrance et en mettant celle-ci en lumière, il a été possible de faire beaucoup plus de bien qu’en restant détaché.

Il est déjà crucial d’être attentif aux émotions de son partenaire dans une relation monogame. Dans un contexte polyamoureux ou d’anarchie relationnelle l’importance est magnifiée de façon exponentielle. J’avancerais même qu’à la limite, ne pas ou ne plus être capable de le faire indique sans doute que vous avez atteint un niveau de « saturation » qui met vos relations en péril. Si, face à l’expression d’une souffrance émotionnelle, votre première réaction est « je n’ai pas le temps de m’occuper de ça », il faut vous questionner sur votre degré d’investissement dans cette relation.

Par contre, il faut aussi reconnaître que la compassion a des limites claires, qui sont de deux types:

  1. Le consentement: il est correct d’aller vers l’autre, d’offrir son aide, et encore plus si l’autre nous le demande, mais il inacceptable d’imposer son aide à une personne qui nous demande de la laisser seule. Le faire serait de retomber dans une relation de domination.
  2. Le respect de soi: la première personne envers qui vous devez faire preuve de compassion, c’est vous-même. Si vous êtes victimes de chantage, de manipulation affective, retirez-vous. Si aider les autres vous cause en retour une souffrance trop élevée, vous devez peut-être solliciter l’aide de quelqu’un qui a la formation appropriée (thérapeute, psychologue, sexologue, etc.) pour se pencher sur la situation.

Autrement dit, la compassion doit aller de pair avec l’humilité, avec une certaine maturité effective qui vous fait reconnaître que oui, d’une part, il est dans le plus grand intérêt commun d’essayer d’alléger la souffrance d’autrui, mais que d’autre part vous ne devez pas jouer au sauveur, au messie (ramenons les métaphores religieuses) et reconnaître que certaines situations nécessitent une relation d’aide professionnelle.

En-dehors de ces situations par contre, la compassion solidifiera grandement vos liens, augmentera la confiance ainsi que le niveau d’intimité dans votre ou vos relations, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour tous les gens concernés.

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Rencontres et séduction

Un des multiples enjeux auquel font face les polyamoureux(ses) (bien que ça s’applique également aux gens plus monogames) est celui de la rencontre amoureuse: comment découvrir et se révéler aux autres sans faire les faire fuir une fois découverte notre orientation/préférence relationnelle?

J’argumenterais en premier lieu que de positionner l’enjeu ainsi est une erreur de conception à plusieurs point de vue. D’abord, puisqu’il tend à objectifier l’autre. Nous développons un intérêt envers quelqu’un, explorons, découvrons cette personne, prenons notre courage à deux mains puis révélons être polyamoureux. Si l’autre est foncièrement monogame, la réaction ne risque pas d’être positive. D’une part, vous venez également de lui faire perdre un temps considérable, mais d’autre part, vous venez de lui révéler votre tentative de manipulation émotionnelle: attacher votre objet à vous d’abord et espérer qu’il/elle ne se sauve pas ensuite.

Par expérience, je dirais plutôt que la transparence paie. Voici quelques années que je suis sorti du placard comme anarchiste relationnel et à vrai dire, je peux affirmer qu’il est plus facile de rencontrer en étant ouvert sur ses intentions. Un seul caveat: cette perspective est peut-être biaisée par la privilège masculin. Je reconnais qu’il existe encore un double standard qui fait que les femmes risquent d’être jugées plus sévèrement que les hommes sur leur orientation relationnelle.

Mais revenons à la transparence. J’ai parlé dans un billet précédent de l’importance du coming-out, de la communauté. Approfondissons un peu. On fait souvent des blagues à propos des adeptes du végétarisme ou de crossfit (« Comment sait-on que quelqu’un est vegan? Il va vous le dire dans les premières cinq minutes! ») mais n’empêche que ces blagues illustrent un mécanisme important: celui de l’identification à une communauté, de la revendication d’une identité. Toutes leurs communautés ont ainsi leurs codes et signaux qui permettent de reconnaître leurs membres. Ce n’est peut-être pas encore le cas pour la communauté polyamoureuse. L’essentiel d’ailleurs n’est pas tant dans les codes, que dans la communication de ce que vous êtes.

Le/la polyamoureux(se) qui assume son orientation envoie un même signal, qui sera perçu par tous les gens, monogames, polyamoureux, voire même polycurieux. C’est ce signal qui générera en retour de l’intérêt. Autrement dit, au lieu d’être dans une approche de séduction où vous allez activement vers l’autre, vous adoptez une approche qui permet à l’autre de tendre vers vous, dans l’acceptation de qui vous êtes, et souvent avec une bonne dose de curiosité. Viendra ensuite la phase de découverte. C’est une étape incontournable dans la mesure où l’immense majorité des gens sont exposés à un modèle monogame hétéronormatif. Autant vous que l’autre (ou les autres, dépendant de votre polycule et de ses interactions), devrez maintenir une attitude de compassion, d’ouverture et une communication constante lors de cet apprentissage. En passant, la transparence s’applique aussi (surtout!) à vos autres partenaires, le cas échéant. C’est parfois demandant émotionnellement, mais on ne peut simplement pas prendre pour acquis que l’autre fera tous les efforts pour s’adapter à votre train de vie (et si c’est votre position, vous devrez peut-être remettre en cause la nature de vos liens envers autrui, qui parait profondément narcissique). L’envers de la médaille, c’est qu’il est aussi possible que l’adaptation ne se fasse pas: que vos orientations relationnelles respectives ne soient pas compatibles. Vous ne pouvez pas forcer ça, malheureusement. Essayez alors de transformer la relation (vers un mode plus amical, par exemple) afin  que vous puissiez continuer à bénéficier de cette relation dans un cadre plus sain.

Heureusement, de plus en plus d’options permettent aux polyamoureux(ses) de se reconnaître entre eux et elles. Des sites de rencontres, comme OkCupid qui a fortement élargi ses fonctions d’identification d’orientation de genre, relationnelle, et sexuelle, et des sites de communautés comme FetLife (qui, sans être dédié aux polyamoureux, leur permet de s’afficher comme tel) permettent les rencontres dans le monde virtuel d’abord, réel ensuite. La plupart des grandes villes ont également leurs regroupement de polyamoureux(ses).

Mais surtout, comme chez les monogames, il faut du temps et de la patience pour dénicher un(e) partenaire avec le ou laquelle vous découvrirez une réelle complicité, un amour profond. C’est d’autant plus vrai si vous tenez à établir une relation fermée (i.e. triade ou quatuor fermée) où chaque partenaire doit alors être compatible avec tous les autres. Et comme chez les monogames, ce sont vos qualités intrinsèques qui séduisent, qui charment, qui attirent les autres à vous. Avant de blâmer vos échecs sur l’incompréhension de la société qui vous entoure, prenez le temps de faire une introspection honnête et impitoyable. Enfin, respectez les autres, mais respectez-vous également. Si le maintien d’une relation demande des décisions ou des gestes qui sont contraire à vos valeurs et/ou à vos orientations, il est préférable d’en discuter rapidement, et d’en sortir si aucun changement n’est possible.

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Ce que l’on ressent

Prenez le sentiment de tendresse que vous éprouvez parfois envers l’autre. Prenez la passion féroce, le désir imprévu qui s’empare de votre être entier, prenez l’amour distillé à son essence, la sauvagerie chaotique des sens, l’apaisement, l’épuisement.

Prenez la joie que vous avez lorsque l’autre réussit, le bonheur que vous vivez par empathie, la compersion, la compassion, la discussion à bâtons rompus, prenez les moments de tristesse que vous partagez, le soutien qui s’échange, qui s’offre et se reçoit, l’amitié, l’accompagnement.

Prenez la colère et la douleur, la jalousie parfois, le sentiment de perte, le deuil, le vide, l’incertitude aussi. Ne les laissez pas de côtés, ils sont tout aussi essentiels.

Prenez le renouveau, la découverte, l’exploration, la renaissance, l’actualisation et la ré-actualisation de votre potentiel dans l’autre, avec l’autre et la réalisation subite que cet(te) autre vit exactement, à ce moment, exactement la même sensation.

Prenez toutes ces états. Et multipliez-les par deux, trois, quatre, cinq, dix, cent… À chaque seconde. Chaque précieuse seconde. Maintenant, imaginez que vous ne les ressentez pas seulement en succession, mais parfois simultanément, en combinaison dans la variété augment exponentiellement.

Au travers, voyez-vous par moment comme en profonde introspection. Savourant la solitude, cette solitude parfois accompagnée du souvenir des autres ou de l’anticipation des retrouvailles, parfois vécue dans l’abstraction, dans le ressourcement.  Imaginez tous ces uniques moments vécus hors-de-la-routine, hors du quotidien.

Chaque moment est un choix et, de plus, un choix partagé: une décision mutuelle d’être, à cet instant précis, ensemble. Une décision qui rehausse l’intensité de l’expérience vécue.

Imaginez un peu toutes ces sensations à la fois comme un tumulte, un  maelström et comme une vaste toile, l’expressionnisme abstrait du ressenti, comme un réseau, un canevas sur lequel s’illustre votre existence, sans cesse, sans repos, sans répit.

Un univers d’une richesse inouïe.

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La transparence et la vulnérabilité

Suite au billet de la semaine dernière, plusieurs questions fort légitimes m’ont été posées, notamment quant à la douleur de la séparation, au deuil de la fin d’une relation, à ses conséquences et aux façons de le gérer lorsque l’on est polyamoureuse ou polyamoureux. Et si j’en parlerai plus en détail la semaine prochaine, je réalise en réfléchissant au sujet qu’il me faut d’abord couvrir un point essentiel, soit la présence d’un réseau de soutien prêt à nous aider en cas de besoin.

Mais pour cela, il faut d’abord assumer et revendiquer, sinon ouvertement, du moins en privé avec un nombre de personnes, que notre préférence relationnelle ne correspond pas aux normes établies. Et c’est là que ça devient un peu plus délicat.

Tout d’abord, il faut reconnaître que ce « coming-out » (car s’en est bien un) n’est pas aussi facile pour chaque personne. Le poids des institutions sociales, et des privilèges (liés au couple, au genre, etc.) joue grandement dans la balance, et le jugement suivra. Les mentalités changent lentement, mais le jugement est encore plus sévères pour les femmes que les hommes, par exemple. Par exemple, à titre personnel, il m’arrive rarement d’être jugé pour la façon dont je vis mes relations (et dont je les affiche) mais il m’est arrivé d’entendre parler de mes partenaires en termes très dérogatoires, généralement par des gens qui ne les avaient même pas rencontrées.

Un exemple banal: lors d’une pause au travail, un collègue vous parle de son weekend relaxant en amoureux avec sa copine. Un sujet acceptable, encouragé, même (tant qu’il reste dans les limites de la décence). Si vous parlez de votre weekend avec votre trio, trouple, vos différent(e)s conjoint(e)s  ou partenaires,  même en restant dans les mêmes limites de décence, la réception ne sera pas la même.

Les paroles reçues peuvent être blessantes, et elles le sont généralement plus par ignorance que par méchanceté (c’est le propre du préjugé). Néanmoins, il y a plusieurs raisons d’aller de l’avant avec la transparence. La première en est une qui apparaît à première vue contre-intuitive: ce qu’on cache nous rend vulnérable. Ce qui est affiché nous protège. Comme rien ne reste secret bien longtemps, il est préférable de choisir soi-même quand et comment révéler qui nous sommes, plutôt que d’attendre que les ragots et potins fassent leur oeuvre néfaste. De surcroît, il est plus facile de s’afficher face aux gens en étant conscient de ce qu’ils savent, en se préparant aux soubresauts occasionnels causés par des préjugés surannés, qu’en vivant dans l’incertain, l’inconnu, l’incertitude, le doute, voire la peur que ce qu’on l’on garde caché soit soudainement exposé au grand jour. Enfin, en étant capable de repérer les jugements de valeurs et de privilège, il est facile de confronter les gens en leur rappelant poliment que certains termes sont inacceptables et en leur montrant en quoi ils causent du tort.

Ceci dit, il ne faut pas être si dramatique: les préjugés contre les polyamoureux ne sont pas de la même virulence que ceux qui frappaient la communauté gaie.

Ce mot, d’ailleurs, « communauté » est l’autre grande raison d’aller de l’avant. Il se développe, un peu partout, des communautés de gens pour qui les vieilles normes relationnelles ne font plus de sens. Leurs participants ont tous des histoires à partager, des conseils, des leçons apprises, parfois par expérience, parfois de l’exemple d’autrui. En acceptant de vivre différemment (ou en acceptant l’idée que l’on puisse le faire librement), il devient possible de puiser dans ce bassin d’entraide et de soutien.

S’ouvrir à des gens de confiance dans son entourage ou rejoindre une communauté aux intérêts similaires sont de bons premiers pas. Mais pour effectuer un changement durable de mentalité, l’ouverture à tous est ultimement nécessaire. Le privilège de couple est communiqué inconsciemment partout autour de nous. En le contrant, en démontrant par l’exemple et les paroles comment ce mode de vie n’est pas et ne devrait pas être la seule référence sociale, il se créé petit à petit un espace inclusif pour tous.

Surtout, en en parlant ouvertement, vous risquez de rejoindre des gens qui n’auraient jamais autrement entendu parler d’autres possibilités, d’autres choix. Parfois, ils voudront en apprendre davantage, soit en vous parlant, soit en faisant leurs recherches de leur côté. Mais vous aurez fait à votre façon une différence importante dans leur vie.

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