Polyamour et gestion du changement

Chaque nouvelle rencontre nous transforme. La découverte d’une nouvelle personne met en lumière de nouvelles façons de penser, d’aimer, d’exister tout en jetant un éclairage particulier sur les nôtres. Nous découvrons parfois des pans de notre personnalité dont nous ignorions jusqu’alors l’existence. Cette découverte est parfois euphorique, voir frénétique tandis que nous explorons l’autre (ou nous nous explorons mutuellement) avec une ardeur amoureuse irrépressible.

Chez les polyamoureux, le nombre de nouvelles rencontres amoureuses est potentiellement beaucoup plus élevé que chez les pratiquants du modèle monogame standard. il faut ajouter à cela que chaque nouvelle rencontre de nos partenaires nous transforme également. Ceci fait beaucoup de transformation dans un laps de temps potentiellement très court. Il est nécessaire alors de se doter d’outil pour gérer le changement.

Si les textes portant sur la gestion du changement sont nombreux dans les écoles de management, il y a un gros problème à les réutiliser dans le cadre d’une relation amoureuse (poly ou pas). Le changement organisationnel est planifié et vise un but tactique ou stratégique. Le changement amoureux ne l’est généralement pas. Dans un cas on agit de façon proactive. Dans l’autre, de façon réactive. Néanmoins, quelques principes se transposent très bien d’un domaine à l’autre.

  1. Bien se connaître. Dans la pratique « Lean Six Sigma », par exemple, le premier étape de l’amélioration continue est la définition de la situation actuelle. Ça semble banal, mais pour bien comprendre en quoi nous sommes en train de changer, il faut savoir comment nous étions avant le changement. Introspection, rétroaction, et autoévaluation: ce sont des pratiques ou des activités à adopter régulièrement. Demandez du feedback à vos partenaires et aux gens qui vous connaissent bien sur votre perception de soi afin d’éviter le piège de la complaisance. Cette connaissance est cruciale car il est rare qu’un changement survienne change. Tout bouge autour de vous, et différentes parties de votre vie peuvent être affectée à un moment donné, ce qu’il faut savoir reconnaître.
  2. Impliquer toutes les parties prenantes. Un changement qu’on impose de l’extérieur est toujours moins bien accueilli qu’un changement auquel on participe, ou au moins auquel on a pu contribuer par nos commentaires ou nos réflexions. Vos partenaires et métamours devraient vous accompagner (et de même, vous devriez aussi les accompagner) lors de ces changements. Vous êtes après tous tous intimement reliés et interdépendants. La survie de vos relations dépend donc de votre habileté à communiquer et vous ajuster ensemble.
  3. Devenez porteur du changement. Il ne s’agit pas que d’être là et de regarder le changement se produire sous vos yeux. Il faut trouver une façon d’être un participant à ce dernier. Attention: cette participation doit se faire dans le respect des limites et de l’intégrité de vos partenaires. Parfois, vous serez un agent de changement ou un participant simplement en initiant une discussion avec un(e) partenaire qui vit de nouvelles expériences, en lui demandant d’expliquer ce qui est vécu, ressenti. Il se peut qu’on vous invite à être plus présent, ou pas. Acceptez ces limites si elles se présentent.
  4. Prenez le temps de faire le point. Donnez-vous des jalons, des repères ou des moments convenus d’avance afin de renouer vos liens, d’explorer ce qui se passe en vous ou en l’autre. Le jalon peut être purement chronologique (par exemple: « j’aimerais qu’à chaque dimanche on prenne le temps de revenir sur notre weekend ») ou événementiel (« j’aimerais que l’on prenne un thé à l’extérieur lorsque l’on sent qu’une de nos relations évolue différemment afin d’en parler »).
  5. Revenez sur tout le processus de changement une fois qu’il est terminé. Dans le feu de l’action, il est inévitable que nos émotions (positives ou négatives) influencent notre perception de ce qui est en train de se passer. Une fois que la poussière est tombée, prenez le temps de discuter à nouveau avec partenaires et métamours afin de voir si ces perceptions étaient adéquates, si certains comportements ont eu des répercussions imprévues, etc. Ceci est une opportunité de croissance, d’une part, et bouclera la boucle en vous ramenant au point 1 (connaissance ré-actualisée de vous-même). Surtout, si jamais une personne a été froissée pendant ce temps, ce sera l’occasion d’en discuter calmement, à tête reposée, plutôt que de laisser la situation s’envenimer inconsciemment.

Lorsque je mentionne qu’il s’agit d’une boucle, ce n’est pas innocemment. Tous ces comportements peuvent être internalisés graduellement et devenir un processus de gestion du changement continu. Après tout, vous n’évoluez pas de façon ponctuelle. Vous êtes constamment fluides, en mouvement, en transformation. Vos partenaires aussi, et les leurs aussi. Un polycule heureux s’adapte à cette réalité!

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Le mythe de la relation parfaite

Admettez-le, on a tous entendu ces petites phrases en tentant de supprimer un haut-le-coeur: « je ne cherche pas la personne parfaite, je cherche la personne parfaite pour moi », « je suis parfaitement imparfaite », et autres variations sur le même thème. Au son de ces clichés éculés, nous devrions nous pâmer d’émotion devant tant de romantisme. En réalité, ces expressions véhiculent et renforcent deux conceptions erronées des individus et des relations. Aussi bien défaire cela dès maintenant:

  1. Il y a un idéal individuel vers lequel il faut tendre.
  2. Il y a un idéal relationnel vers lequel il faut tendre

La première conception est ancrée dans la philosophie et la psyché occidentale depuis des siècles, ce qui ne la rend pas moins pernicieuse. Estimer qu’il y a un idéal individuel à émuler revient à penser que tous les gens, peu importent leurs circonstances de vie, leurs caractéristiques physiologiques et psychologiques, leur environnement, ont les capacités, le désir, le besoin  et les chances  d’atteindre cet idéal.

Ce faisant, on met l’emphase sur tout ce que la personne n’est pas, tout ce qu’elle n’atteint pas, plutôt que de se concentrer sur ses qualités, ses réalisations. On refuse aussi de prendre en compte le privilège sur lequel est généralement construit cet idéal (homme blanc, cisgenre et neurotypique, de classe moyenne ou aisée, etc.).  La vie peut avoir tendu son lot d’embûches empêchant quelqu’un d’étudier, de se développer normalement, d’être à l’aise socialement, ou de s’accomplir professionnellement. De loin, de l’extérieur, il est aisé de simplement juger en jetant pêle-mêle tout le monde dans la catégorie « loser ». Ce jugement nous empêche de discerner leurs réelles qualités, de percevoir la souffrance contre laquelle ils ou elles peuvent se défendre, souvent maladroitement, et de faire appel à notre compassion afin de guider nos interactions.

Il en est de même de la seconde conception. Les relations, particulièrement les relations amoureuses, sont idéalisées à l’extrême. L’industrie du divertissement en fait ses choux gras. Mais à trop chercher la relation « parfaite », celle qui répondra en tout point à nos désirs, y compris les désirs qui nous ont été appris par acculturation, par conformisme, on se met à négliger le potentiel de toutes ces relations « imparfaites ». On se retrouve dans un état de profond déséquilibre, oscillant entre un état de manque permanent (« je n’ai pas trouvé le bon ou la bonne ») et un état de contentement risqué – car comme vous le dira n’importe quel investisseur, ce n’est pas la stratégie la plus avantageuse que de mettre tous ses oeufs dans le même panier!

En réalité, chaque relation, si « imparfaite » soit-elle selon les modèles standards, a le potentiel d’enrichir ceux qui la vivent de diverses façon, tout comme elle peut également leur nuire, ne le cachons pas. L’anarchie relationnelle devient alors (entre autre) une façon de célébrer les éléments positifs qui unissent les partenaires en relation, de se concentrer sur ces derniers, tout en permettant aux personnes concernées de vivre simultanément d’autres relations leur permettant de combler diversement le reste de leurs désirs et besoins.

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Le droit d’exister différemment

Face à la tragédie de cette nuit, écrire un long billet aujourd’hui serait bien futile.Je ne prendrai alors que quelques lignes pour rappeler que le droit d’exister différemment, qu’on aurait tendance à prendre pour acquis en milieu plus libéral, est le premier à être cruellement mis en question. Et ce, peu importe vos différences.

Un seul tweet a parfaitement résumé cet état d’esprit aujourd’hui, que je partage avec ceux qui ne l’ont pas vu défiler sur les médias sociaux;

agenda

Le seul but du terrorisme est le contrôle. Lorsque vous vous conformez, croyant acheter la paix, les demandes ne font que devenir plus exorbitantes. La spirale est sans fin.

Face à la haine, à la peur et la terreur, la seule réponse est de combattre et d’affirmer encore bien haut son identité.

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Une relation n’a besoin d’aller nulle part!

Un des obstacles fréquents à la compréhension du mode de vie des polyamoureux et des anarchistes relationnels est que les relations « ne sont pas supposées fonctionner comme ça, bon! »

Autrement dit, une relation « vraie », « sérieuse », etc. doit suivre un pattern prédéfini culturellement. C’est ce qu’on appelle en anglais le « relationship escalator » – que je traduirais vite vite  en « ascenseur relationnel » – et ça fonctionne grosso modo comme ça:

  • Un garçon rencontre une fille (parce qu’évidemment c’est un ascenseur hétéronormatif).
  • Les deux tombent en amour
  • Se fréquentent un certain temps
  • « Officialisent » leur relation par l’exclusivité et des termes d’attachement
  • Emménagent ensemble
  • Se marient
  • Achètent une maison, un chien, etc.
  • Ont des enfants
  • Vieillissent ensemble
  • Meurent

Ce schéma – en réalité une vision téléologique – n’est pas propre aux relations mais a envahi progressivement plusieurs des institutions de la pensée occidentale. Ainsi, il est de bon ton aujourd’hui d’avoir un plan de carrière et même un plan de vie, minutieusement établi des études jusqu’à la progression échelon par échelon de notre vie professionnelle ou personnelle. On le fait miroiter très tôt aux jeunes enfants – inscrivez-les à un sport organisé, et vous verrez aussitôt la pression qui s’exerce pour qu’ils s’améliorent, progressent, passent aux ligues supérieures, éventuellement aux ligues professionnelles.

Dans la vision téléologique, la vie, les relations, la carrière ou les enfants doivent toujours se diriger quelque part, vers une finalité souhaitée et unique. Une relation « sérieuse » est une construction sociale qui suit ce schéma. On dit d’une relation qui ne le suit pas qu’elle « ne va nulle part ». Et c’est là où le bât blesse, car en réalité en-dehors de ce schéma il y a toutes sortes d’endroits que les relations peuvent explorer.

L’anarchiste relationnel n’a rien à cirer de cette vision téléologique. On pourrait à la limite avancer qu’il préfère une vision plus ontologique, centrée sur l’être. Les gens, les vies, les relations existent, tout simplement. Elles sont. Elles n’ont pas besoin de se diriger quelque part. Elles ont besoin d’être vécues pleinement dans le moment présent.

Rejeter la vision téléologique force à vivre en quelque sorte en marge de la société, et ceux qui le font jouissent d’une inquiétante liberté qui simultanément nous émerveille et nous fait peur. Pensez à celui qui plaque tout pour aller faire le tour du monde, sans moyen ni sans savoir comment il va s’en sortir, ou celle qui décide d’aller s’engager pour diverses causes, hors de son milieu. Ou un autre qui va garder des moutons en méditant pour fuir les pressions du monde contemporain. On leur envie cette liberté et un « sens » qu’on présume qu’ils ont trouvé, sans réaliser que chercher un sens est également une vision téléologique. On doit laisser le sens être, tout simplement.

On peut aussi laisser les relations être, tout simplement. La meilleure illustration de cet état de fait que j’ai pu trouvée est dans cette BD de Kimchi Cuddles:

kimchi

Le point central ici est que si vous restez confiné dans la vision téléologique des relations, vous passez à côté de toutes les expériences merveilleuses qui se situent hors du schéma. Vous laissez filer l’intensité et le potentiel de changement et de croissance introduit par une relation de passage de cinq minutes.

Une relation n’a pas besoin d’aller quelque part. Elle doit uniquement être vécue, appréciée par les partenaires, pour le temps qu’elle durera, tels qu’ils ou elles le souhaiteront.

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Pourquoi écrire

Mes conditions de vie, par chance, me permettent d’être out depuis quelques années quant à mon orientation relationnelle. Famille, amis, travail, enfants, connaissances: ce n’est pas un secret pour personne.

Cette ouverture et cette transparence me permettent de m’afficher comme anarchiste relationnel sur diverses tribunes, de diffuser de l’information sur le polyamour via les réseaux sociaux, et aussi de créer du contenu que j’espère pertinent via ce blogue.

Comme tout auteur j’imagine, je me demande pourquoi à quoi bon le faire? Et c’est souvent dans ce temps là qu’une connaissance, un ami, un ancien collègue, peu importe, décide de s’ouvrir à moi et de poser plus de questions sur le sujet, ce qu’ils n’auraient jamais osé faire autrement.

Dans ce temps-là. je réalise qu’au delà d’un contenu, je tente aussi de créer un espace: un espace de confiance. La peur, l’incertitude, l’inquiétude légitime qu’ont les gens de questionner les modes de vies traditionnels empêchent beaucoup, beaucoup d’entre eux d’aller même s’informer convenablement des autres options à leur disposition.

S’affranchir de la hiérarchie, c’est aussi ça: créer les conditions nécessaires à l’émergence de vraies communautés, dont la confiance. Je crois donc important de rappeler dans mon billet cette semaine que ces communautés commencent à être actives chez nous. Au Québec, on assiste depuis peu à l’émergence de plusieurs groupes de soutien virtuels, dont certains assez actifs. Les gens de Montréal ont accès à la très active page Polyamour Montréal de même qu’au site du centre communautaire pour les modes de vie alternatifs. Ce dernier a également une page Facebook consacrée au polyamour. Les gens de Québec pourront consulter de plus la page Polyamour Québec. Enfin, j’ai créé récemment une page dédiée à l’anarchie relationnelle.

Ces groupes se veulent tous très inclusifs. Pas besoin d’être de Montréal pour participer aux discussions sur Polyamour Montréal (mais ça vous fera un peu de voyagement pour les événements par contre!).

Enfin, dans le doute, il me fera plaisir de discuter avec vous, en personne ou virtuellement, et même via ce blogue si jamais vous avez des questions, des commentaires, des interrogations sur les modes relationnels. J’invite tous ceux qui sont déjà out à tendre la même perche à votre entourage. Vous seriez surpris de voir combien de personnes sont insatisfaites avec les modèles que la société propose. Permettez-leur enfin de voir autre chose.

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Vivre avec le New Relationship Energy

Qu’est-ce que le New Relationship Energy? Pour la communauté polyamoureuse – mais tout aussi applicable à toutes les formes de relation en passant –  c’est cet élan temporaire qui résulte d’une nouvelle rencontre. Être sur un petit nuage. Une bouffée d’émotion. Lune de miel. Un coup de foudre. On peut y donner plusieurs manifestations, plusieurs comportements mais il n’en demeure pas moins que c’est une des composantes importantes de la plupart des relations romantiques.

Cette phase est rarement problématique pour les couples qui se veulent monogames ou exclusifs, mais entraîne quelques enjeux pour les relations polyamoureuses. Vivre une relation naissante en parallèle avec d’autres à divers degrés de maturité peut être difficile pour les différents partenaires impliqué(e)s. Mon billet aujourd’hui s’adresse surtout à ceux qui vivent le NRE, mais je reconnais qu’il serait utile éventuellement de s’adresser à ceux dont un partenaire éprouve le NRE avec une autre personne (sentez-vous libres de faire part de vos expériences, commentaires et suggestions au bas de l’article!).

On pourrait facilement blâmer les hormones pour ces difficultés, et il est vrai qu’elles jouent un rôle majeur dans le changement de comportement. La dopamine et la norépinéphrine sont en cause dans l’état d’excitation et de recherche de nouveauté. Ceci dit, sans avoir de prétention scientifique, il est important de reconnaître que notre cerveau est affecté par les relations naissantes et de faire un effort cognitif supplémentaire pour s’adapter aux changements.

Donc, que vous le vouliez ou pas, vous allez vous comporter un peu différemment lorsque vous vivez un épisode de NRE. La première chose à faire dans cette situation serait de reconnaître la situation auprès de vos autres relations. Mettre un nom sur un comportement pourra les aider à se préparer mentalement et émotionnellement.

Essayez également de faire un effort pour préserver l’espace et l’intimité que vous avez avec vos autres relations. Lorsqu’on s’amourache d’une nouvelle personne, notre premier réflexe peut être de voir à consacrer tout l’espace restant dans notre agenda à sa découverte. Au contraire, réservez des plages horaires pour vous, pour vos autres partenaires. Il sera nécessaire de partager des moments pour les rassurer, leur permettre de comprendre ce que vous vivez, mais aussi continuer à approfondir la relation que vous avez. Et c’est tout à fait possible d’érotiser l’attente (si la relation est érotique – sinon adaptez le terme de la façon convenable), de jouer avec l’impatience afin de faire monter la tension en vue de la prochaine rencontre.

Validez également avec vos autres partenaires comment ils ou elles se sentent face à cet état. La réaction peut être très positive, avec un partenaire qui vous incite à vous exprimer et à en parler en savourant votre bonheur, tout comme elle peut être plus réticente, chargée d’inquiétude. Portez une attention spéciale à vos débordements dans ce cas. Dans tous les cas, en allant au-delà des réactions, en parlant proactivement avec les autres membres de votre polycule de ce que vous ressentez, vous permettrez aux émotions de s’exprimer avant qu’elles ne s’accumulent et éclatent de façon malheureuse.

Et surtout, dites-vous que même en sachant tout ça, vous allez vous laisser emporter par la vague. Si vous heurtez les sentiments de quelqu’un et qu’on vous le reproche, faites d’abord preuve de compassion et d’ouverture. Dans le fond, il faut se rappeler que le NRE ne vous empêche jamais de vous occuper des autres composantes de votre vie. Vous allez tout de même travaillez, vous élevez toujours vos enfants. Vous consacrez ce temps avec joie à ces priorités. Il en est de même pour vos autres relations.

 

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Au-delà de l’amour et de l’amitié: que faire de toutes ces autres catégories de relation?

Pour ceux qui lisent ce blogue depuis le début (ou depuis un bon bout de temps), ça devrait maintenant être assez clair qu’en théorie, l’anarchiste relationnel ne fait pas de différence ou de hiérarchisation selon la nature des relations, mais bien plutôt selon l’intensité de celles-ci et le désir tout comme la capacité que les personnes impliquées ont de développer la relation.

L’ennui, évidemment, est que ces hiérarchies sont omniprésentes dans notre environnement culturel. Il faut inévitablement soit s’y confronter, s’y conformer ou tenter de les concilier. Deux exemples courants sont la famille et les groupes professionnels.

Le second est assez facile à constater. Notez par exemple le pouvoir disproportionné des médecins dans le système de la santé. S’il faut reconnaître que ceux-ci ont un rôle essentiel à jouer, demandant des capacités et des études particulières, il n’en demeure pas moins que sans toute une communauté incluant d’autres professions (pharmaciens, infirmiers, techniciens) ainsi que les patients, tout un écosystème de recherche et de nombreux intervenants en santé publique, notre système de santé ne peut remplir efficacement sa mission.

Il y a pareillement un très fort privilège social rattaché aux liens familiaux. La famille est présentée comme plus forte que tout, parfois plus importante que la loi (on pardonne sans problème à un Guy Lafleur qui ment devant le tribunal pour protéger son fils) et conditionne les rencontres sociales. Prenez à témoins les contorsions d’agenda nécessaires pour accommoder les familles reconstituées dans le temps des fêtes.

Ce privilège est même incorporé dans notre cadre juridique. Ainsi, au Québec la Loi sur les normes du travail octroi des congés en cas de décès d’un proche parent (enfants, père, mère, frère, soeur, grand-parent, petits-enfants) et ce, peu importe les circonstances de vie et la nature de la relation entre les personnes. Vous aurez un congé si votre mère qui vous a abandonné dans la prime enfance et que vous n’avez presque jamais revue par la suite décède, mais aucun si la voisine (sans lien de sang) qui vous a recueilli et élevé par la suite et accompagné tout au long de votre vie décède à son tour. Et bien entendu, vous aurez un congé si votre conjoint légalement reconnu décède, mais pas à la mort d’un membre de votre polycule.

Ces hiérarchies ont donc un potentiel de nuisance car elles favorisent un sous-groupe au détriment de l’ensemble de la communauté, et au détriment de l’importance réelle des liens tissés par les individus. En hiérarchisant, on renonce à atteindre un équilibre personnel entre différentes relations. La famille est effectivement importante, mais son importance doit être contrebalancée par l’importance qu’ont vos amis, vos amoureux (si vous faites ces distinctions), vos collègues, et ainsi de suite. La hiérarchie vous force à consacrer du temps et de l’énergie à un groupe en ignorant des relations qui peuvent porter en elles plus de potentiel.

Enfin, la hiérarchie vous prive de la capacité de décider. Si vous devez vous rendre à un évènement « parce que vous n’avez pas le choix », vous êtes en train de faire une décision hiérarchisée et non pas fondée sur vos propres besoins et désirs. Remettre en question ces hiérarchies, souvent appuyées par un ordre établi, peut être taxé d’égocentrisme mais est en réalité une preuve d’autonomie.

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La gestion du temps

Une des questions qui m’est posée le plus souvent, autant de la part des polyamoureux que des monogames, est: « mais où trouves-tu le temps de voir tout le monde? » C’est effectivement une question assez importante, surtout lorsque les enfants, la famille, le travail, les voyages, les études et le bénévolat s’empilent dans l’horaire. Ceci dit, contrairement à ce qu’on pourrait croire, gérer l’agenda pour y inclure tout notre polycule n’est pas si compliqué que ça une fois que certains concepts de base sont maîtrisés. Je me permets donc d’y aller de mes constats, tirés uniquement de mon expérience personnelle, en espérant que ça puisse vous être utile également.

  1. Un premier constat, surtout destiné aux monogames (les polyamoureux l’auront sans doute réalisé depuis) est qu’en relations multiples, il y a de bonnes chances que vos partenaires aient également d’autres partenaires, et ainsi de suite. Autrement dit, personne ne s’attend à recevoir 100% de votre temps libre. Au contraire, le temps passé ensemble est l’objet d’un choix librement consenti et mutuellement désiré, ce qui rend au passage chaque rencontre beaucoup plus riche et intense. Au lieu d’une relation fusionnelle ou chaque moment est passé ensemble, peu importe les intérêts individuels, vous êtes ainsi libres de choisir les moments et expériences à partager (à deux ou plusieurs) et ceux à vivre seuls. N’hésitez pas à être très ouvert et honnête quant aux expériences que vous voulez partager (et avec qui), et à celles que vous préférez vivre seul. Ce qui mène au constat suivant:
  2. Les attentes doivent être explicites. Vous vous attendez à voir un partenaire à chaque weekend? 2 ou 3 fois par semaine? Une fois par deux semaines? À quelle fréquence vos partenaires désirent-ils vous voir également? Quelles activités, quels contextes de rencontres sont espérés de part et d’autre? Si vous n’exprimez pas clairement vos attentes, elles risquent de ne pas être rencontrées. Si vous ne recueillez pas celles de vos partenaires, vous allez probablement les décevoir sans même comprendre ce qui se passe.
  3. Connaissez votre point de saturation. C’est sans doute l’élément le plus important. Il y a une limite au nombre de relations dans lesquelles vous pouvez vous investir de façon satisfaisante, limite qui variera selon vos autres circonstances de vie. Malheureusement, on découvre ce point un peu par expérience. Avec les années, par exemple, je sais que mon point de saturation se définit approximativement par la formule « 6 +/- 2 ». Autrement dit, en bas de 4 relations, je sens que certains de mes besoins ne sont pas comblés. En haut de 8, je n’ai plus assez de temps ni d’énergie pour offrir le meilleur de moi-même dans chaque relation. Encore une fois, c’est un élément qui est propre à chaque personne. La saturation pourrait faire l’objet d’un article entier, mais si vous vous retrouvez dans cette situation, vous devez malheureusement revoir entièrement vos priorités, ce qui entraînera des choix difficiles.
  4. Tenez votre agenda à jour. C’est de plus en plus facile de nos jours de réunir à un seul endroit tous nos engagements. Vous pouvez exporter vos événements Facebook dans votre calendrier Outlook et relier ce dernier à votre agenda professionnel, accessible de votre portable en une fraction de seconde en tout temps. Développez le réflexe d’inscrire chaque nouvelle rencontre dans cet agenda unique afin d’éviter de planifier deux ou trois activités différentes au même moment.
  5. Soyez très ouvert et transparent à propos de votre agenda ainsi bien sûr que de votre mode relationnel. Comme mentionné au point 1, vos partenaires poly comprennent le besoin de partager son temps. Si vous n’avez que des partenaires mono qui s’attendent à vous voir sur une base exclusive, vous avez erré en chemin. Être ouvert sur ce que vous êtes prêt à vivre et partager, et sur le temps que vous avez pour ce faire, permet de gérer les attentes de toutes les parties concernées, et permet parfois une rétroaction des plus intéressantes. Certaines personnes vont même jusqu’à donner accès à leur calendrier électronique à leurs partenaires. Je ne peux faire cela pour des raisons professionnelles, mais je discute souvent de mon agenda (pas seulement de mon agenda polyamoureux, d’ailleurs!) avec mes partenaires, et vice-versa. C’est l’occasion de belles discussions, de découvrir de nouveaux champs d’intérêts et parfois même de réunir une partie de mon polycule à un même évènement ou de rencontrer le polycule de mes partenaires.
  6. Respectez vos engagements. La base fondamentale de toute relation est la confiance. Il est inévitable que vous aurez à faire des choix déchirants par moment. On peut vous proposer une merveilleuse expérience de groupe alors que vous vous étiez commis à aller accueillir quelqu’un à l’aéroport. Vous inviter au concert alors que vous devez aller aider à rénover. Les possibilités augmentent exponentiellement avec le nombre de partenaires. Mais un gain à court terme ici est une perte à long terme, car un partenaire qui craint que vous renonciez en tout temps et sans préavis à vos engagements sera de plus en plus récalcitrant à planifier des activités avec vous.
  7. Acceptez que vous ne puissiez pas tout faire. Ce constat est directement relié aux constats précédents. Il arrive parfois à nos premiers pas dans le polyamour qu’on perde contact avec notre capacité à gérer efficacement nos désirs. C’est ce qu’on pourrait comparer au loup dans la bergerie, ou à l’enfant dans un magasin de bonbon. L’offre semble à première vue tellement attrayante, tellement abondante qu’on ne voit pas la nécessité de se restreindre. C’est aussi vrai avec vos relations: il y a tellement de gens qui peuvent vous proposer tellement de choses à faire et d’activités à vivre que vous risquez de vous y perdre si vous n’établissez pas de solides points de repère.
  8. Reconnaissez vos erreurs. Car, c’est inévitable, vous allez en faire.  Ceci n’arrive pas qu’aux polyamoureux. Vous pouvez planifier deux rendez-vous galants la même soirée, tout comme vous pouvez planifier un important rendez-vous clients en même temps que le spectacle de fin d’année d’un de vos enfants. Admettez votre responsabilité, excusez-vous et offrez une façon de faire amende honorable. Soyez aussi conscient que si ces erreurs se produisent trop souvent ou de plus en plus fréquemment, vous êtes probablement passé au-delà de votre point de saturation. Vous devez alors revoir un peu plus en profondeur votre niveau d’engagement dans les différentes sphères de votre vie.
  9. Acceptez que les autres aussi feront des erreurs. Vous vous retrouverez aussi dans la position inconfortable de celui ou celle qui voit ses plans changer à la dernière minute suite à une erreur de planification de son ou sa partenaire. Faites preuve d’empathie et de compassion, envers votre partenaire mais également avec vous. Les erreurs occasionnelles sont inévitables. Trop fréquentes, c’est peut-être un signe qu’un de vous est saturé, ou encore que vous ne donniez pas le même niveau d’importance à la relation, que vous ayez une vision différente de celle-ci.
  10. Restez fluide. Les constats ci-haut ne sont pas des règles coulées dans le béton. Les gens changent avec le temps. Les attentes aussi. Les imprévus peuvent survenir même en tenant l’agenda le plus structuré possible. Adaptez-vous aux imprévus, et traitez chaque situation en priorisant le respect des personnes, l’honnêteté, l’intégrité et la communication. N’oubliez jamais qu’au-delà des règles, l’anarchie relationnelle préfère mettre de l’avant les valeurs. Ce sont ici quatre valeurs qui sous-tendent l’ensemble des constats présentés dans ce texte. Dans le doute, appuyez-vous sur celles-ci.

Je ne graverai pas ces constats sur des tablettes d’argiles pour en faire un décalogue nouveau genre, mais j’espère qu’ils sauront vous être utiles dans votre quotidien.

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De la non-importance de l’Amour (avec un grand A)

Si jamais vous recherchez un exercice susceptible de créer le plus de malaise possible lors d’une soirée entre amis, demandez tout simplement à la compagnie assemblée de définir l’amour puis, devant les inévitables vagues descriptions qui en sortiront, relancez-les, posez des questions précises, tentez de clarifier le concept. Vous n’en sortirez au final qu’avec une seule certitude: l’amour, tout le monde sait ce que c’est, mais personne ne peut s’entendre sur ce que c’est non plus. Selon l’expression consacrée de Potter Stewart: « I know it when I see it! » Il y a des objets qu’on ne peut décrire de façon intelligible mais que l’on reconnait par l’expérience.

L’amour pourtant semble pourtant porteur de nuances bien différentes selon qu’il soit décrit par Ovide, par Chrétien de Troyes, par Murasaki Shikibu ou par Omar Khayyam. L’amour semble changer selon les époques et les cultures. C’est que le sentiment touche surtout aux relations interpersonnelles (si on fait exception de la dimension de l’amour-propre) et est par conséquent nécessairement politique. La description de l’amour est aussi un geste politique, un geste de pouvoir visant à renforcer des normes ou des pratiques qui bénéficient aux élites en place. Pensez simplement à l’amour de la « Patrie », à l’amour divin ou à l’amour de dieu par exemple.

L’amour, et particulièrement l’Amour avec un grand A, est une construction sociale. Au-delà de la première sensation physiologique, tout l’aspect émotionnel et comportemental nous est inculqué culturellement. Reproduire ce comportement sans se questionner sur ses origines revient donc à reproduire des comportements favorisant l’élite en place. On voit à quel point l’ouverture de l’amour aux relations entre personnes de même sexe a déplu aux défenseurs de la « famille traditionnelle » – demandez-vous qui bénéficie du statu quo et vous verrez comment ces relations de pouvoir ont dû s’adapter à cette nouvelle réalité.

Mais pourtant, l’amour existe. Du moins, beaucoup d’entre nous le ressentent. Seulement, l’amour demeure un sentiment très personnel, presque indéfinissable. S’approprier l’amour, c’est déterminer dans quelle circonstance nous sommes prêts à l’affirmer face aux autres. Par exemple, l’amour pour moi est un état ressenti de plénitude dans ma relation avec une ou plusieurs personnes. Mon « je t’aime » exprime verbalement cet état. Mais mon « je t’aime » n’attends pas nécessairement la réciproque. Il sous-entend aussi que l’autre est libre de définir l’amour à sa façon et de l’exprimer si et comme il ou elle l’entend. Vouloir autrement serait tenter de reproduire, dans une relation intime, les mêmes relations de pouvoir que la société utilise via l’aspect codifié du langage et des normes culturelles.

De là découle l’importance de défier ces normes, de présenter publiquement d’autres visions et manifestations amoureuses. Il n’y a pas d’Amour avec un grand A. Il n’y a pas de liberté sans choix. Il y a l’amour, avec plusieurs a, pleins de petits a qui sont néanmoins authentiques et vrais.

 

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Découvrir les autres par la sensualité et la sexualité

L’anarchie relationnelle est une façon de vivre ses relations avec les autres qui, pour méconnue qu’elle soit, offre néanmoins plusieurs avantages autrement inaccessibles. L’un de ces avantages est la capacité de réaliser à leur plein potentiel une multiplicité de relations, peu importe la nature de celles-ci.

La pression sociale qui limite la sexualité à un partenaire, l’exigence d’exclusivité dans les relations et une transposition malsaine des concepts de propriété aux relations amoureuses mènent autrement à un appauvrissement malheureux de la réalisation sexuelle et relationnelle de chaque personne. On en oublie que la sexualité est aussi une façon de communiquer et, sans avoir la richesse sémantique du langage, elle permet de partager une large gamme d’émotions, d’expériences, de sensations de même que d’informations entre les partenaires impliqués.

J’irai au-delà de la simple notion de sexualité pour aborder celle, plus vaste, d’intimité physique. Après tout, le même inconfort, les mêmes contraintes s’appliquent socialement pour l’intimité. Dans ce qu’on peut appeler le Modèle Standard des relations de couple, l’intimité physique platonique (que ce soit une caresse sur la joue, un baiser sur la nuque, etc.), hors du cadre familial – personne ne remet en question le droit d’un parent d’embrasser ses enfants – est restreinte au conjoint et exceptionnellement à de très proches amis. Autrement elle doit s’inscrire dans des actes culturellement circonscrits, comme faire la bise par exemple, ou offrir un câlin dans une situation de réconfort. L’intimité physique romantique (longues embrassades et autres) et sexuelle est réservée au conjoint, sans exception.

Pourtant, toutes les personnes n’aiment pas se faire toucher de la même façon, on l’imagine bien, et réagissent différemment à diverses caresses. Que vos gestes soient plus déchaînés, animaux, possessifs, allant d’une bonne empoignade des cheveux, des hanches, des épaules, voire du cou, ou qu’au contraire ils soient délicats, légers et presque désincarnés,  d’une absolue délicatesse, une friction à peine perceptible entre le bout d’un doigt et la peau, vivant dans la beauté éphémère du moment, les réactions de votre partenaire vous informent sur bien plus que son plaisir immédiat.

Les réactions de l’autre vous en disent long sur sa façon d’accueillir ces gestes, ces attitudes,  et peuvent fournir des indices sur ses expériences passées et ses désirs futurs, indices que vous utiliserez pour moduler vos prochains gestes. L’échange devient alors communication.

Rien n’empêche de regrouper différents types d’expression physique d’ailleurs. Essayez par exemple de caresser doucement votre partenaire avec votre tête, un peu comme le ferait un félin, et vous découvrirez soudainement tout un nouveau monde d’intimité et de vulnérabilité.

Au-delà de la sensualité, les comportements en faisant l’amour sont révélateurs. Votre capacité de percevoir le plaisir et les désirs de l’autre, de les accueuillir et d’y répondre, de communiquer les vôtres, vos réactions ludiques, gênées, fermées ou ouvertes, etc. face à des comportements ou des gestes nouveaux ouvrent une fenêtre nouvelle sur votre personnalité. Les gestes eux-mêmes, la façon de les poser, en dit long sur la façon dont une personne s’est appropriée sa sexualité, la revendique pour elle-même ou la vit plutôt dans le désir de faire plaisir à autrui ou de se conformer.

Votre capacité d’être attentif à ces réactions et à ces indices se développe comme le reste avec l’expérience. Cet apprentissage ne doit pas seulement se faire à l’instinct – n’hésitez pas à demander ce qui plait, ce qui rebute, à confirmer vos intuitions à l’autre, à préciser comment vous aimez être touchés et pourquoi, à explorer  et laisser explorer. Bien entendu, avec un ou une seule partenaire exclusivement, vous apprenez à comprendre le langage de cette personne avec un degré de précision considérablement élevé. En contrepartie, en multipliant les rencontres vous élargissez considérablement la palette de sensations auxquels vous êtes réceptifs et grâce auxquelles vous êtes en mesure d’échanger. La courbe d’apprentissage étant toujours plus forte en commençant, vous apprenez plus rapidement avec plusieurs partenaires qu’en vous restreignant à un(e) seul(e).

Vous augmentez en fait non seulement la richesse de votre langage tactile, mais également le nombre des contextes où déployer votre vocabulaire. Tel que mentionné plus haut, l’intimité n’est pas que sexuelle. Elle peut être platonique, romantique, et au final l’anarchie relationnelle fait de toute façon peu de distinction entre ces caractérisations arbitraires. Selon le moment et la personne, agripper doucement la nuque et mordiller un trapèze pourrait être un geste d’invitation à plus d’intimité, ou de réconfort dans un moment de doute. Faire glisser lentement votre index sur sa peau peut revêtir un caractère sensuel, côte à côte dans le lit, ou apaisant si l’autre s’ouvre avec angoisse et vulnérabilité pour vous confier une situation difficile.

Dans tous les cas, vous communiquez avec une intimité que les mots ne permettent pas et vous permettez à votre relation d’habiter un espace émotionnel plus vaste.

 

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