Le pouvoir et la liberté

La question du pouvoir hante nécessairement l’anarchisme, et par extension l’anarchisme relationnel. Machiavel a déjà dit presque tout ce qu’il y a à savoir sur le pouvoir: ceux qui n’en ont pas tente de l’acquérir par tous les moyens possibles, et ceux qui en ont tentent de le conserver, voir de l’accroître. Machiavel rêvait du Prince, du monarque absolu à même de réunifier l’Italie. De l’autre côté du spectre, on retrouve, dans les mots de Normand Baillargeon, « l’ordre moins le pouvoir », l’autogestion anarchiste et libertaire.

La question de la liberté quant à elle rejoint à peu près tout le monde, et à peu près tout le monde a son mot à dire sur le sujet, surtout lorsque la questions des entraves à la liberté est soulevée. Après tout, la liberté est la capacité d’agir, de faire ce que l’on désire. Mais en société, cette liberté est balisée par la liberté que les autres ont de faire ce que bon leur semble également.

Dans une relation, ou un polycule, ou un groupe d’amis, il est relativement facile d’atteindre cet équilibre si on a la capacité d’exprimer nos besoins, nos limites, et l’empathie nécessaire au respect d’autrui. Comme la rétroaction est fréquente et immédiate, le groupe s’ajuste rapidement, la relation se redresse et demeure en équilibre. La situation se corse lorsque toute une population est concernée. Les frontières entre les libertés sont particulièrement subjectives et difficiles à définir, et une bonne partie du rôle des instruments et institutions de pouvoir consiste à appliquer la force et la dissuasion nécessaire au respect de ces balises.

On peut parfaitement questionner la nécessité de certaines de ces balises et surtout, remettre en question la liberté qu’elles sont sensées protégées. Beaucoup des balises encadrant le droit à la propriété privée visent surtout à maintenir, voir propager des inégalités économiques. Idem pour plusieurs institutions sociales, dont l’éducation et le mariage. Pratiquement toutes ces balises visent à nous faire accepter qu’il est acceptable qu’un « contrat social » nous lie arbitrairement dès notre naissance à un lieu géographique et à un ensemble d’obligations propres à ce lieu, et ce, sans que l’on soit même légalement en âge de consentir au contrat en question.

Certaines de ces balises sont bénéfiques. Les normes qui empêchent la discrimination, qui lient l’état, qui font des contraintes à l’usage de la force sont aussi essentielles. Les règles de santé publiques empêchent des groupes d’illuminés de ne pas vacciner leurs enfants et préviennent ainsi la propagation de maladies dangeureuses (on peut facilement imaginer l’hécatombe si ces groupes avaient la capacité de s’autogérer – sinon allez relire quelques romans d’époque). On voit en fait que l’autogestion est également une forme de pouvoir, et ce pouvoir peut avoir une incidence non négligeable sur le bien-être d’autrui à l’extérieur de la collectivité autogérée. Peu importe ce qu’on fait, on n’échappe jamais vraiment à la question du pouvoir.

Réconcilier Machiavel et pensée anarchiste permettrait d’arriver à un équilibre entre les deux. Une bonne façon d’atteindre cet équilibre passe par les nécessaires contre-pouvoirs. En économie, le syndicat est un contre-pouvoir au capital. En démocratie, le législatif, l’exécutif et le judiciaire demeurent séparés pour cette raison. Mais ce n’est pas suffisant, et l’absence de législation sur certains contrepouvoirs (presse, lobby, capital) peut biaiser les règles du jeux. L’absence de représentation de groupes historiquement opprimés les empêche d’atteindre la liberté. De plus, n’importe quel individu ou groupe atteignant un point suffisant de concentration du pouvoir tentera alors d’altérer les institutions existantes à son avantage, ou les supprimera afin d’en créer de nouvelles, plus bénéfiques (pensez à l’assault de Stephen Harper sur les institutions scientifiques par exemple). Il y a donc un risque constant à opérer avec la distribution actuelle des pouvoirs et contrepouvoirs.

La solution passerait par l’augmentation radicale du nombre et de la force des contrepouvoirs et surtout, une intervention publique continue afin de s’assurer du bon fonctionnement de ces derniers. Ceci implique par contre un minimum de centralisation, donc on n’évacue jamais le pouvoir central au profit de l’autogestion. Il faut le garder solidement sous contrôle afin d’éviter de se retrouver dans la même situation que Kropotkine et Lénine, mais il est au final un mal nécessaire.

Mais au final, quel est l’impact de tout cela sur les relations amoureuses? Les relations n’ont pas échappé au contrôle institutionnel des derniers siècles (voire millénaires) et il est encore impossible dans plusieurs régions du monde d’aimer librement, que ce soit en raison de son orientation sexuelle, de son identité sexuelle, ou de ses préférences relationnelles, notamment quant au nombre de partenaires désirés. Or les institutions discriminantes sont intimement reliées avec les autres formes de pouvoir, d’institutions et de contraintes de nos sociétés (le mariage, par exemple, n’est pas qu’un contrat amoureux, c’est un contrat économique et civil). La lutte contre l’une d’entre elle n’a pas le choix de se faire en convergence avec les autres formes de lutte.

L’anarchisme relationnel n’a pas le choix d’être intersectionnel. On ne peut pas être libre d’aimer sans lutter.

 

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Le jardin

À chaque semaine mon jardin m’offre une nouvelle offrande. Les premiers bourgeons apparaissent. Les tulipes se pointent le nez en début de saison. Une éruption de délicates fleurs s’ensuit dans mon poirier. Accompagnées des rhododendrons, les premières roses apparaissent, roses, blanches – si éphémères celle-là, et rouge. Les hémérocalles et les hostas, les éclats d’or des spirées. Je ne suis pas triste lorsque les pétales de rose jonchent le sol car je sais que peu après les baies, fraises, bleuets et framboises, puis mes poires viendront à maturité.

Ce lent ballet m’apporte beaucoup de satisfaction. J’aime sortir et le contempler, savoir qu’il est différent de la semaine passée, qu’il changera encore la semaine prochaine. Je l’ai après tout construit, semé, planté. J’en suis fier.

Je l’aime même s’il ne m’appartient pas. Oh, bien sûr je suis nominalement propriétaire de la maison et du terrain (on reparlera plus tard de la contradiction entre anarchisme et propriété privée), mais je ne possède pas la vie propre à ces plantes. Je les entretiens, mais elles foissonnent comme elles le veulent, elles me donnent les fruits comme bon leur semble. Je ne suis pas possessif ni jaloux de ce jardin – quand je pense à lui, au contraire, c’est avec une profonde gratitude.

Si demain, je devais avoir à déménager, à quitter cet endroit, si une opportunité se présentait, je le ferais sans aucune hésitation. À deux reprise j’en suis d’ailleurs passé très près, et je l’aurais fait en sachant pertinemment que ce jardin resterait derrière moi. Je laisserais alors (j’ose l’espérer) au futur occupant un lieu paisible et agréable, et ça me réjouit de savoir que cette personne en tirerait également plaisir. Il ne m’appartient pas, je n’en suis que temporairement le bénéficiaire.

Pourtant j’ai mis l’effort nécessaire à sa création; je l’entretiens régulièrement, enlevant les branches mortes, les tiges desséchées, le débarrassant de ses mauvaises herbes, contenant l’expansion des framboisiers. Tout ça en sachant fort bien que ce jardin n’est pas pérenne. La satisfaction du geste sur le moment suffit. J’aime mon jardin en en prenant soin. Je pourrais sans doute mieux faire, et le gazon atteint parfois des hauteurs vertigineuses, quelques pissenlits ont la vie bien trop facile, mais bon, je suis un peu paresseux, et on ne doit pas diminuer la valeur de mon amour pour le jardin pour autant.

Mes relations sont un peu comme ce jardin, même si la métaphore a ses limites. Je les vis passionément dans le moment présent. J’en suis fier. J’adore les voir changer de semaine en semaine, croître et fleurir, j’aime pouvoir porter mon attention d’une à l’autre sachant qu’elles ne sont jamais vraiment hors de mon champs de vision. J’aime m’en occuper, sachant que c’est ce soin qui fera qu’elles dureront, tout en acceptant pertinemment qu’elles ne dureront sans doute pas éternellement non plus, sachant que d’autres ont le plaisir également de goûter à la joie d’être avec mes partenaires, et espérant que tout cet amour ne fait que rehausser celui qui est vécu avec autrui.

Sans savoir ce que la vie nous réserve, il se pourrait que je sois appelé ailleurs, ou bien (limite de la métaphore) que ce soit mes partenaires qui prennent un autre chemin. Il m’arrive parfois d’être sinon négligent, du moins un peu distrait, de laisser la nature reprendre un peu plus de terrain avant encore une fois de me rappeler la nécessité de l’entretien. Ce que je fais toujours en savourant le moment présent.

J’aime, mais je ne veux pas posséder. Je ne veux pas figer cet amour dans le temps. Je veux être libre de vivre ce sentiment partagé dans tout ce qu’il a d’immédiat. Sortir dans mon jardin quand il me plait, le temps qu’il me plaira.

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Conceptions du temps en (poly)amour

Notre société a plusieurs métaphores face au temps – ces métaphores en révèlent long sur nos priorités collectives. La plus commune est de voir le temps comme une ressource, une ressource limitée et rapidement épuisable, en forte demande, et ayant par conséquent une valeur. D’ailleurs, c’est ainsi qu’on rémunère votre temps, mais c’est aussi la base de plusieurs clichés « pop-philosophiques » du genre « Imaginez que vous débutiez chaque journée avec 86 400$ en banque mais qu’ils disparaissent à la fin de la journée ».

Comme le temps est une ressource que nous mesurons, que nous quantifions, ça nous permet de mettre des jalons à des quantités prédéterminées (que nous appelons des dates) et conséquemment de fixer des objectifs pour ces jalons. On veut être millionnaire à 40 ans, on veut prendre sa retraite à 55-60-65 ans, on veut finir d’acheter nos cadeaux de Noël pour le 23 décembre. Les relations n’y échappent pas: on veut être en couple à 25 ans, acheter une maison à 30 ans et avoir des enfants dans l’année qui suit, par exemple.

Ce n’est pas faux. Le temps peut effectivement être vu comme une ressource que l’on peut mettre à profit. On utilise le temps donné pour travailler sur une relation, atteindre des buts, progresser dans sa carrière. Cette métaphore sous-tend l’ascenseur relationnel. Mais ce n’est pas la seule métaphore qui tienne, au contraire. Il y en a au moins deux autres qui sont particulièrement appropriées pour les polyamoureux.

Tout d’abord, je suggère de voir le temps comme un espace que l’on occupe (ou pas). Les polyamoureux qui ont de la misère à jongler les rencontres dans leur agenda hyper-chargé comprendront instantanément ce que je veux dire. Au lieu de voir les jalons temporels comme des cibles ou des marqueurs, on peut les voir comme des frontières qui définissent un espace, espace qui sera consacré à une activité précise: passer une soirée avec son amoureux-se. Rencontrer des amis. Étudier. Ne rien faire (parfois, il faut délimiter un espace juste pour ça).

Si, dans la première métaphore, l’humain est en mouvement dans le temps (qui lui aussi est en mouvement) et cherche à atteindre un objectif donné, dans la seconde, il peut être immobile. Il occupe un espace de temps qui est d’ailleurs aussi immobile. L’important n’est plus nécessairement d’atteindre un objectif, l’objectif étant d’avoir immobilisé le temps pour vivre une activité précise.

Mais il rester une autre possibilité à explorer, soit que l’être humain demeure immobile, mais que le temps se déplace autour de lui. Autrement dit, au lieu de nous voir nous-mêmes motivés par un but, par un objectif, et agir en conséquence (une vision téléologique de l’existence et des relations) on peut aussi s’imaginer comme existant tout simplement dans le moment présent, nous adaptant aux circonstances, rencontres et partenaires qui nous sont présentés par les flots incessant du temps. Dans cette métaphore, le temps est un peu comme une rivière (« la vie est un long fleuve tranquille ») et le polyamoureux, un pêcheur au bord de la rivière qui savoure la journée et, occasionnellement, la prise que la vie laisse dans ses filets mais qu’inévitablement elle reprendra avec elle dans son cours. Autrement dit, un certain détachement face au futur permet l’appréciation plus complète du moment.

Toutes ces conceptions du temps sont valides et enrichissantes dans la mesure où nous sommes conscients de leur existence, bien sûr, mais aussi de leurs limites et de leur portée. Certains des stress vécus en relation (pas tous, loin de là) peuvent être ré-examinés à la lumière de la conception du temps. Sommes-nous trop en train de nous projeter dans le futur et pas assez en train d’essayer d’occuper le moment présent? Essayons-nous de contrôler le temps qui passe plutôt que d’en profiter? Nous voyons nous seuls dans le temps, ou en communauté? Et surtout, d’un point de vue éthique, l’ensemble de vos partenaires et vous êtes vous en phase sur vos conceptions du temps, et la façon dont vos relations évoluent à travers celui-ci?

La prochaine fois que vous sentirez que vous ne profitez pas pleinement d’un moment, posez-vous la question, et faites l’exercice de changer de métaphore. La nouvelle perspective pourrait s’avérer plus intéressante!

 

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Relations multiples, deuils multiples?

Les ruptures et les deuils font inévitablement partie des relations amoureuses,  peu importe la durée de vie de celles-ci.  En multipliant les relations amoureuses,  ne risque-t-on pas de multiplier également les peines d’amour? Le polyamour est-il condamné à vivre un deuil perpétuel? Bien sûr que non. Mais si on examinait un peu plus pourquoi?

Il faut d’abord réfléchir à la nature du deuil. Celui-ci passe par une série d’étapes qui sont déjà bien connues: le choc,  le déni,  la colère,  la tristesse et l’acceptation. Cette succession d’étapes révèle la nature du deuil: il s’agit d’un processus. Comme tout processus, il démarre lorsque des conditions de départ sont réunies et prend fin lorsqu’un extrant final est livré.  Pour mieux appréhender le deuil il faut donc savoir quel est le résultat de ce processus. 

Je posite ici que le processus du deuil vise avant tout à créer du sens. Le choc au début du deuil perturbe le sens que l’on donnait initialement à une réalité. Pour réaligner notre vision du monde, les terribles soubresauts que l’on connaît (tristesse, colère) doive briser le déni et nos visions préexistantes du monde afin de permettre à une vision nouvelle d’émerger.  Cette vision n’est pas toujours adéquate.  C’est pour ça que le deuil n’est pas un processus linéaire.  La vision se forge,  se désagrège et se regorge à nouveau, entraînant nos émotions dans une spirale déboussolante. 

Dans une relation monogame,  plusieurs sens sont entremêlés: souvent, des objectifs de vie familiale, financière et émotionnelle se combinent. Le deuil peut devenir très ardu. Dans un contexte polyamoureux, ce n’est pas nécessairement le cas. La composante émotionnelle est généralement présente,  mais les autres varient selon les relations. Paradoxalement,  cela rend le sens de chaque relation beaucoup plus facile à percevoir. Fréquenter plusieurs personnes simultanément nous force en quelque sorte à découvrir ce qui est propre à chaque relation. Une des difficultés initiales du deuil monogame est que le sens de départ n’est pas toujours clair. Pour les polyamoureux cette recherche constante de sens est donc bénéfique.  

Ce n’est pas toujours le cas. On a tous entendus parle de polyamoureux pour qui la fin d’une relation à déclenché une spirale tragique menant à la fin des autres relations également.  J’avancerais ici que c’est un cas où la recherche de sens à du être menée après le choc initial, menant à plusieurs chambardement au gré du processus de deuil. 

Pour atténuer le deuil  (car celui-ci est tout de même inévitable) soyez donc en perpétuelle découverte de sens. Explorez avec vos partenaires ce qui définit vos relations. Apprenez à identifier ce qui les distingue. Et savourez-les dans le moment présent,  plutôt que dans l’avenir. 

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Pouvoir et relations

Comme la plupart des aspects de la vie occidentale, les relations amoureuses « traditionnelles » sont construites autour de relations de pouvoir. Certaines de ces relations sont explicites, d’autres plus insidieuses, mais toutes sont potentiellement néfastes. Dans un cadre polyamoureux, cette dernière phrase est encore plus véridique – c’est une des raisons qui fait de l’anarchie relationelle une philosophie intéressante à pratiquer, peu importe la configuration amoureuse que vous préférez.

Mais revenons aux relations de pouvoir. Elles sont explicites dans bien des cas. Dans les liens légaux qui viennent avec la mariage ou les différentes formes d’union reconnues socialement, dans les avantages fiscaux qui s’appliquent au couple par exemple. C’est aussi explicite dans les règles, us et coutumes qui permettent à un(e) conjoint(e) de dicter à l’autre son comportement, et qui fond qu’un conjoint se sent légitimement « plus important » que les autres relations (du genre, je suis ta blonde/ton chum, je devrais être plus important-e que tes ami-e-s).

Les relations de pouvoir par contre peuvent être plus insidieuses, cachées, et parfois ne rien avoir à voir avec la relation elle-même. Les inégalités économiques entre partenaires de même que les disparités sociales peuvent influencer fortement la dynamique relationnelle au sein d’un couple. Combien de conjoint n’osent pas mettre fin à une relation en raison de la perte de sécurité financière, ou encore parce que leur réseau d’amis au fil du temps s’est étiolé?

Si vous multipliez les relations, vous multipliez également les relations de pouvoir potentielles. Les polyamoureux.ses ne sont donc pas à l’abri de cet enjeu. Les curieux qui ouvrent leur couple pour la première fois, par exemple, ont souvent tendance à mettre en place toute une série de règles à suivre ou à respecter. Idem pour les couples qui cherchent une licorne (une partenaire bisexuelle, souvent exclusive à leur couple et en relation avec les deux membres du couple) mais qui désirent ensuite lui imposer de sévères restrictions sur le type de relation qu’elle peut avoir avec eux, voire sans eux. Tous les polyamoureux plus expérimentés vous le confirmeront: les règles ne sont pas une stratégie viable à long terme. Elles ne font que cimenter le débalancement du pouvoir entre les parties, généralement pour répondre aux insécurités de la personne qui dicte les règles.

Sans m’attarder sur les règles (d’autres en ont parlé avec beaucoup plus d’éloquence!) les liens de pouvoirs peuvent aussi être cachés, implicites dans les relations. Par exemple, si une personne polyamoureuse croit que les relations sont « hiérarchiques », c’est à dire, que certaines ont une importance et une légitimité plus grandes que d’autres, cette personne va le démontrer non seulement dans ses relations avec ses partenaires, mais aussi avec ses métamours. Prenons par exemple Jean, Pierre et Annie. Jean et Pierre ont une relation que Jean catégorise comme « principale ». Annie et Pierre ont une relation qu’ils ne catégorisent pas, Annie étant anarchiste relationnelle. Dans cet exemple, Jean pourrait se sentir légitimé d’empiéter sur le temps qu’Annie et Pierre partagent ensemble parce que pour lui, la relation entre Jean et Pierre est plus importante que la relation entre Annie et Pierre. Ça revient à ce qu’on illustrait plus haut comme comportement: je suis ton chum, je suis plus important que ton amie.

Dans cet exemple, Jean impose sa vision hiérarchique des relations à une personne (Annie), possiblement deux si on inclut Pierre également. Il s’agit de structures de pouvoir traditionnelles, héritées de la monogamie, qui sont reproduites dans un modèle polyamoureux mais qui ne sont pas du tout acceptables (Annie ayant probablement une opinion bien différente de l’importance des relations).

On n’échappera jamais aux relations de pouvoir entre individus, mais afin d’y remédier, il est important de développer deux capacités. D’une part, il faut être capable de reconnaître et d’identifier les relations de pouvoir. Si vous ressentez une contrainte, et que cette contrainte provient d’une partie qui n’est pas directement concernée dans la relation, et que vous n’avez pas consenti à cette contrainte, vous identifiez probablement une relation de pouvoir. (Attention par contre, si vous identifiez une contrainte, mais que vous n’êtes pas directement concerné par la situation – par exemple si vous êtes hétéro et que le mariage gai vous offusque, vous identifiez une situation de privilège).  D’autre part, il faut être en mesure de mettre en place suffisamment de contrepouvoirs pour équilibrer le tout. La communication entre partenaires et métamours demeure la meilleure façon d’arriver à cet équilibre. L’affirmation respectueuse de ses droits, désirs et besoins est un premier contrepoids lorsqu’on empiète sur votre vie privée et souvent le seul qui sera nécessaire. Sinon, il est peut-être temps de mettre un terme à cette relation.

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Exclusivité vs Transparence

Pour les gens qui effectuent le passage d’un mode de vie monogame à la non-monogamie éthique, certains comportements, émotions et habitudes sont difficiles à surmonter. On mentionne fréquemment dans les difficultés vécues la présence de jalousie et l’insécurité, et différents remèdes sont proposés pour y remédier. Je crois qu’il est utile par contre de réfléchir aux raisons pour lesquelles cette transition est si pénible parfois. J’avancerais qu’un univers où la monogamie est la norme a comme valeur centrale l’exclusivité (et ce, pas seulement dans les relations amoureuses) tandis que la non-monogamie a comme valeur centrale la transparence ou l’honnêteté radicale. Ces deux concepts peuvent parfois entrer en confrontation.

(AJOUT: lors de l’écriture du billet j’ignorais tout du mouvement Américain autour du « Radical Honesty » et je ne peux pas prétendre ici que j’adhère à ce mouvement ni à ses principes.  Fiez-vous plutôt à mes descriptions ci-bas pour comprendre ce que j’entends par honneteté radicale.)

L’exclusivité soutient l’univers monogame si intensément qu’elle en élimine à l’occasion la nécessité de communiquer. L’exclusivité devient ainsi réclusion, voir exclusion. Ce qui se passe entre deux personnes, de cette façon, ne peut appartenir qu’à ces deux personnes. Le couple s’appartient, autant émotionnellement que physiquement que financièrement (voire légalement). Chaque groupe, même les groupes non-amoureux, deviennent ainsi exclusifs. Ce qui se passe entre amis reste entre amis. On s’attend au secret et à la discrétion partout: c’est la caractéristique centrale des sociétés qui adoptent la monogamie. Cette discrétion est en soit rassurante: le silence vient confirmer qu’il ne se passe rien d’autre à l’extérieur du couple. Parler d’envies, d’attirances, de désirs qui minent l’exclusivité devient conséquemment dangereux, car la moindre brèche peut faire effondrer le mur isolant le couple des périls extérieurs. La communication devient secondaire, subordonnée à la protection du couple. Certains désirs et besoins ne peuvent être explorés, les partenaires peuvent être pris pour acquis, mais comme l’union va au-delà de l’amour et des besoins affectifs (le couple monogame étant une construction d’abord et avant tout économique) ces difficultés demeurent.

En contrepartie, la non-monogamie repose pour réussir sur la transparence. L’honnêteté radicale est nécessaire avec chaque partenaire pour bien présenter les attentes, les possibilités, et bien représenter les besoins et les désirs des personnes impliquées. Les contraintes, l’évolution des besoins, des désirs, et les transformations de chaque individu augmentent considérablement lorsque augmente aussi le nombre de partenaires. Impossible alors de s’en remettre aux sous-entendus, à l’opacité volontaire des propos et aux cachotteries puisque les autres réalisent rapidement l’incohérence entre ce qui est dit et ce qui est ressenti en ces circonstances. La transparence a l’avantage de s’étendre à l’ensemble de vos relations, peu importe la nature de celles-ci, et vous rend la vie beaucoup plus facile puisqu’il est inutile de se rappeler ce que vous avez dit et à qui.

Les difficultés des relations non-monogames débutent souvent lorsqu’un élément essentiel n’a pas été communiqué. Par exemple, si vous débutez une relation et que vous n’exposez pas clairement à votre nouvelle flamme le nombre de partenaires dans votre vie actuellement et l’intensité de la relation que vous partagez, cette nouvelle personne ne pourra pas comprendre la place que vous êtes prêt à lui faire, l’énergie et le temps que vous pouvez lui consacrer, etc. De même, si vous n’avisez pas vos partenaires lorsque vous vivez un épisode de NRE (new relationship energy, soit la passion des relations qui naissent) votre polycule aura de la misère à suivre et comprendre votre état émotionnel, ce qui peut générer du ressentiment, l’impression que les besoins d’autrui sont négligés, etc. Si vous vivez un moment difficile et que vous avez besoin de soutien supplémentaire, il faut aussi prendre l’habitude de le dire et de préciser quel est ce besoin. Tous ces éléments exigent évidemment un certain travail afin de parfaire sa connaissance de soi, mais ce travail vous aide à ajuster vos relations afin de répondre pleinement aux besoins et aux désirs de chacun des partenaires impliqués.

Tenter de passer d’une culture exclusive à une culture ouverte sans adopter cette transparence risque de créer des difficultés. C’est sans doute l’origine de la méfiance des gens qui pratiquent la non-monogamie envers les arrangements de type « don’t ask, don’t tell ». Le secret et la discrétion sont des caractéristiques des relations exclusives et ce genre d’arrangement cache souvent des infidélités ou des accords qui ne sont pas pleinement consentis ou compris. Même lorsqu’elle est consentie par les partenaires, cette ouverture secrète risque de créer des difficultés – comment planifier son horaire et ses sorties sans partager un minimum d’information sur ses autres engagements?

Élevés dans une culture du secret, l’honnêteté radicale peut sembler menaçante a priori, déstabilisante. Soyez certains cependant que la transparence paie et contribuera à fortifier l’ensemble de vos relations.

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Paradoxes Zen pour les (poly)amoureux (et les autres!)

Il y a un charmant petit vidéo de College Humor qui circulait il y a quelque temps intitulé « Zen Paradoxes for Millenials. » Dans le même esprit, je laisse ici quelques paradoxes qui nous incitent à réfléchir sur nos  conceptions de l’amour, des relations et tout ceci, dans trop de prétention. (Le titre est évidemment un clin d’oeil au vidéo, je n’ai pas maîtrisé le Zen et non plus aucunement envie de tomber dans l’appropriation culturelle.)

Allons-y derechef avec le premier de nos paradoxes:

Si tu veux que ce soit à propos de toi, ce doit être à propos des autres.

Ou dans les mots d’une de mes anciennes gestionnaires: on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre. Mais bref: vous avez des attentes et des buts face à vos relations. Vous préférez tel ou tel comportement, personnalité, etc. Par contre, ce genre d’attente est à mon expérience presque universel. Si vous négligez de répondre aux attentes d’autrui, on ne répondra pas aux vôtres.  Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire dans les comptes de fées et romans à l’eau de rose, ce n’est pas quelque chose qui se met en place magiquement et sans effort. Il faut un investissement constant de la part des partenaires impliqués afin de comprendre l’autre, de le découvrir à chaque jour (car on change un peu, chaque jour, et on doit suivre cette évolution).

On ne s’attache qu’une fois qu’on a accepté de laisser aller l’autre

La possession est le plus grand danger menaçant l’amour. En traitant nos relations comme des biens qui nous appartiennent, nous commençons à les prendre pour acquis, à négliger leur entretien, à oublier qu’elles peuvent se terminer dans crier gare du jour au lendemain. En réalité  les relations sont fragiles et éphémères et ce sans exception. Nul ne sait quand la faucheuse viendra cueillir l’un des partenaires mais, sans être aussi dramatique, d’autres circonstances peuvent aussi transformer votre relation. En acceptant cela et en laissant l’autre libre de ces choix, chaque moment passé ensemble devient un engagement conscient et la richesse de ces moments augmente en conséquence. Le réel attachement commence alors seulement lorsque nous avons résolu de laisser à l’autre toute sa liberté.

La stabilité requiert l’instabilité

C’est un peu une prolongation du paradoxe précédent. La liberté est très imprévisible. L’incertitude qui lui est associée mine la stabilité souhaitée des relations. Pour se réconcilier avec cette réalité, il faut plonger au coeur de soi-même et découvrir qu’on ne peut travailler que sur la stabilité de nos émotions et de nos réactions. Ce calme intérieur nous permet de nous affranchir de l’égoïsme et de mieux appréhender la réalité perçue par nos partenaires.

Créer des liens entre les autres renforce les liens qui existent avec vous

Dans un contexte où les relations ne sont pas exclusives, qu’elles sont multiples, voire nombreuses, l’aphorisme ci-haut prend tout son sens. Lorsque le lien qui vous unit à l’autre peut être partagé, n’hésitez pas à mettre en contact des gens pouvant avoir plusieurs affinités. Vous contribuez ainsi à approfondir le lien qui vous unit à chacune de ses personnes. C’est un peu un dérivé de la théorie des réseaux sociaux, en mathématique. La position la plus enviable est toujours celle qui est connectée au plus grand nombre de réseau possible.

Je vous souhaite à tous de bons moments de méditation et une vie amoureuse bien remplie!

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Apologie de la sapiosexualité

La sapiosexualité est de plus en plus répandue et revendiquée, alors il est dans la nature des choses qu’elle soit simultanément de plus en plus critiquée. Est-ce qu’on peut avoir une perspective anarchiste ou polyamoureuse sur les relations et se considérer comme sapiosexuel? Est-ce que ça existe même pour vrai? Et si on faisait un petit tour de la question…

Commençons d’abord par revenir sur la définition communément acceptée de la sapiosexualité: l’attirance envers l’intelligence, l’esprit d’une personne plutôt que son apparence physique. A priori ça semble bien beau, tout ça, surtout qu’on nous rabâche depuis le Petit Prince que « l’essentiel est invisible pour les yeux », et ça résonne bien avec les discours de « beauté intérieure », etc, etc. Effectivement, pourquoi ne pourrions-nous pas être attiré et aimer une autre personne en fonction de son esprit avant tout?

Les détracteurs de la sapiosexualité avanceront au contraire que cette dernière sert surtout à reproduire des schémas historiques de discrimination. L’intelligence, disent-ils, est trop souvent confondue avec l’éducation – académique on s’entend – et cette éducation défavorise de façon systémique les personnes racisées, neuroatypiques, les femmes, bref, toutes les personnes qui n’ont pas le privilège d’être un homme blanc. Donc, si vous vous allumez sexuellement avec votre partenaire en citant Foucault et Derrida dans les rayons du supermarché (fait vécu), vous reproduisez inconsciemment des relations de pouvoir qui discriminent contre une large part de la société (ce qui est particulièrement ironique considérant les auteurs cités dans cet exemple).

Une autre ligne d’approche revient à dire que puisque l’intelligence est déjà un grand critère de sélection, il est redondant, voire prétentieux, de s’affubler d’une étiquette supplémentaire, surtout si celle-ci ne révèle pas tant un élément de votre identité qu’une préférence. L’élément identitaire viscéral derrière les termes straight, queer, gai, lesbienne, pansexuel, asexuel – et j’en passe – ne se retrouve pas toujours chez les adeptes de la sapiosexualité. Ça devient plutôt une couche supplémentaire de prétention ou de raffinement (selon votre point de vue) dans la sélection d’un partenaire et découle surtout d’un effet de mode.

Ces deux critiques sont valides. La sapiosexualité cependant, pour les raisons exprimées ci-dessous, peut demeurer une préférence et parfois même une identité tout aussi valide, et il est par conséquent important d’être prudent avec nos critiques, surtout si nous ne connaissons pas tant les personnes à qui elles s’adressent. Alors, dans quels contextes pourrions-nous revendiquer la sapiosexualité? Voici quelques cas de figure. Ce n’est pas une liste exhaustive, bien entendu, et sentez-vous libre d’en ajouter en commentaires.

  1. Il s’agit réellement d’une identité. Il n’est pas vraiment acceptable de dire à une personne bisexuelle qu’il ne s’agit que d’une mode, que d’une phase (beaucoup le font, hélas, et c’est extrêmement blessant pour les personnes qui se le font dire). Par contre, la récupération de la bisexualité féminine à des fins phallocentriques est un phénomène réel qui vient encourager les « bi-négationnistes ». De la même façon, l’attirance vers l’intelligence (et voir la définition élargie plus bas) est également réelle. Dénigrer ceux pour qui il s’agit d’un trait identitaire fort parce que d’autres utilisent l’étiquette seulement pour séduire ou parce que c’est la mode revient à commettre la même erreur.
  2. C’est un fétiche assumé. La récupération de relations de pouvoir en tant que fétiche sexuel est une ancienne tradition. Une brève immersion dans la scène BDSM/kink vous convaincra rapidement. Le pouvoir allume, excite. La nature du pouvoir est variée et change selon les cultures, et fétichiser la connaissance serait possible dans pratiquement toutes les cultures où la transmission du savoir est encadrée, que ce soit par des normes formelles ou tacites.
  3. Ce n’est pas un critère d’exclusion ou de discrimination. C’est un argument central pour les polyamoureux notamment. On peut aimer plusieurs personnes en même temps. Être sapiosexuel ne signifie pas que chacun de vos partenaires devra se pointer avec Averroès, Césaire ou de Beauvoir lors de votre premier rendez-vous. Au contraire, la diversité est au coeur du polyamour et de l’anarchie relationnelle, et vous pouvez être attiré envers quelques partenaires par leur intelligence ou leurs connaissances, envers d’autres pour une variété de critères différents, etc. Si par contre la sapiosexualité est un écran pour cacher le racisme, l’utilisation du terme est inacceptable.
  4. L’académie n’est pas un proxy pour l’intelligence. C’est le point le plus crucial à mettre de l’avant, et ça nous ramène à la racine même du terme « sapiosexuel. » On pense à tort que sapio signifie uniquement intelligence. En réalité, au-delà du latin, la racine indo-européenne « sap » se retrouve dans plusieurs langues et signifie à la base « sentir/goûter. » On doit à cette racine évidemment les mots latin « sapiens » (sage) et grec « sophia » (idem), mais également les mots saveurs, sapidité, sève. Dehors l’académie, donc, l’intelligence est fondamentalement gustative. C’est notre capacité de goûter, de discerner, de sentir et d’apprécier les différences subtiles entre les mets, les odeurs, les idées, les concepts et les gens. Est-il possible de transformer cette capacité en instrument de discrimination pour renforcer les privilèges? Oui, ne le nions pas. Rien ne crie plus au privilège que la capacité (ou simplement le désir) de différencier un Château Latour d’un Château Margaux. Mais encore une fois ne nous limitons pas à cet élément. Revendiquons aussi le droit de goûter et d’apprécier ce qui est partagé en communauté: la caresse du soleil à l’aube, l’odeur d’un champ en été, le grain de la peau de votre partenaire.

Voici en quelques mots pourquoi je revendique le droit à la sapiosexualité: un monde sans sapio, c’est un monde sans saveur.

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L’amour au temps de la courtoisie (et autres mythes)

De temps en temps je réagis à la lecture de textes qui, pour bien écrits qu’ils soient, donnent néanmoins une vision biaisée de leur sujet. C’est le cas de ce rigolo billet sur Urbania comparant défavorablement Tinder à l’amour courtois.  Histoire de rectifier le tir, je vais corriger dans le style Urbania également.  C’est-à-dire avec des phrases courtes, des élisions et un peu de vulgarité et d’humour.  Ah, pis j’vais aussi utiliser le mot « fourrer. » Tsé…

Il est où le problème? C’est qu’on regarde le sujet avec des oeillères. On en vient à penser que c’était ben mieux dans le bon vieux temps. Malheureusement le bon vieux temps avait pas l’air de ça pantoute et l’amour courtois était un peu plus trash qu’on le croit. Mais si on commençait par remettre les choses en perspective un peu?

Commençons par les Grecs. D’une façon ou d’une autre, c’est toujours de leur faute anyway. On vous a peut-être déjà rabâché que les Grecs avaient 4 mots différents pour l’amour. Ce qui est important, c’est que le mot pour l’amour entre deux amants est « Eros » et est déjà lourd de connotations charnelles et sexuelles. Les autres types d’amours, ce sont plutôt des descriptions de ce que vous ressentez envers vos enfants, vos amis, vos parents, voire l’humanité en générale. Autrement, l’amour grec est un amour passionné et très physique.

Ça ne change pas tant que ça chez les Romains. Ovide, dans l’Art d’aimer, s’attarde sur le comportement des amoureux. Et l’amour, pour Ovide, c’est de trouver le chemin le plus rapide vers le lit de sa maîtresse, préférablement en présence de celle-ci, et en l’absence de son époux légitime (ce qui tend à entraîner des complications). Ovide reste le modèle littéraire en vogue au Moyen-Âge, son influence se fait sentir dans les poèmes de Baudri de Bourgueuil et dans les lettres de Léonin à son amant et mécène, le cardinal Henry (shoutout à la communauté LGBT du 11ème au 13ème siècle).

Ça continue même au tournant de la renaissance, comme l’illustrent fort bien ces extraits de chansons (Un jour Robin, et Un jour Colin):

« Un jour Robin vint Margot empoingner En luy monstrant l’oustil de son ouvraige Et sans parler la voulut besoingner. »

« Un jour Colin la Colette accula en lui disant, « Or mettez le cul là », puis de si près se mit à l’accoler, qu’en l’accolant, qu’en bricolant, la goutte fit couler »

On voit bien que l’amour charnel reste au coeur de la création artistique, et que cet amour-là n’est pas toujours super consensuel. Margo et Colette ont pas l’air ben ben down pour du sexe dans les extraits ci-haut. En fait, Margo et Colette sont des objets, et c’est ça qui nous emmène à l’amour courtois.

Si l’amour courtois émerge au XII siècle en Europe, c’est pas par accident. Les Européens viennent de découvrir le circuit touristique des croisades, et entre deux séances de tapoches au Proche-Orient, quelques-uns décident de s’imprégner de culture locale. Comme les selfies en dos de chameau n’existent pas encore, c’est la poésie qui l’emporte. Ça tombe bien, une couple de siècle auparavant, les poètes perses et arabes ont découvert quelque chose de magique: bien parler à une femme te permet de scorer plus facilement. Les thèmes de la discrétion et du raffinement s’imposent dans la poésie, et deux courants émergent, un courant dandy et érotique, résolument citadin: (le ghazel courtois) et un courant plus chaste, platonique.

Les Croisés, pas plus fous qu’un autre, réalisent rapidement que pour fourrer, faut bien parler, et importent par la suite le genre en Europe. Toutes les règles de discrétion gardent le même sens en Europe parce que la femme, voyez-vous, reste un objet dans cette poésie-là. Elle est déjà un objet financier et politique qui sert à consolider les fortunes et les possessions terrestres par le mariage. Là elle devient un objet de désir, mais avant de se laisser faire elle va être hyper-prudente parce que son psychopathe de mari, s’il n’est pas en train de tuer de l’infidèle, pourrait prendre ombrage à son désir de prendre un amant.

Remarquez que le poète doit aussi être assez prudent. En termes contemporains, imaginez-vous, en tant que nobody avec un certain sens de la rime et de la répartie, essayer d’aller cruiser Melania ou Ivanka Trump. Disons que vous allez prendre vos précautions, parce que le Donald, il peut être méchant. Et si le Donald du XIIème siècle ne peut pas vous blaster en majuscules sur Twitter, il peut vous faire subir sans trop de difficultés plusieurs autres châtiments qui risquent de vous faire réfléchir à vos choix de vie dans vos trente dernières secondes d’existence alors que vous vous tordez de douleur.

Tout ça pour dire que l’amour courtois, ça a d’l’air ben beau d’même, mais remis dans son contexte, c’est juste une façon de reconnaître que les femmes, même si elles sont des objets dans une game politico-financière, peuvent aussi être des objets sexuels. On peut probablement imaginer de meilleurs modèles littéraires.

Entre Tinder et ça, je préfère Tinder. Les deux partenaires ont au moins le droit de choisir.

 

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L’accompagnement et la solidarité

Les relations non-monogames éthiques n’auront jamais été autant sous les feux des projecteurs. Les références dans la culture populaire y sont de plus en plus fréquentes et le sujet n’est plus aussi tabou. Paradoxalement, cette nouvelle acceptation de modes de vie amoureux différents se fait en parallèle avec une montée inquiétante du conservatisme, couronnée par l’élection d’un fou furieux doublé d’un narcissique au sud de la frontière, mais tout aussi perceptible dans le discours (et les intentions de vote) en France, au Canada, en Grande-Bretagne et ailleurs.

Dans les circonstances, la solidarité est de mise et devrait se manifester avant tout par l’ouverture aux questionnements des curieux. S’il est vrai qu’on peut arriver au polyamour, à l’anarchie relationnelle ou au couple ouvert par différents chemins (inné chez certain, long cheminement philosophique pour d’autres, et parfois simple curiosité), il n’en demeure pas moins qu’une majorité de personnes font le saut d’une vision plus traditionnelle et désuète des relations (monogamie hétéronormative exclusive aux fins de reproduction) vers un cadre qui correspond aujourd’hui plus à leurs aspirations. Ce faisant, il est nécessaire d’abandonner certains repères et d’en construire d’autres.

J’appelle alors les gens qui ont déjà plus d’expérience avec les concepts de base de la non-monogamie éthique à s’impliquer de plus en plus activement dans leur communauté afin d’appuyer celle-ci. Si ce n’est déjà fait, familiarisez-vous avec les textes classiques (La salope éthique/The Ethical Slut, More than Two, Opening Up, Le guide des amours plurielles, etc.). Il y a plusieurs façons différentes de vivre la non-monogamie éthique et ces textes vous donneront des perspectives intéressantes sur les façons qui diffèrent de la vôtre, mais qui pourraient répondre aux questions qu vous recevrez. Plutôt que simplement orienter les curieux vers ces livres (ce qui n’est pas mauvais en soi, ceci dit), vous pourrez les conseiller avec des passages qui correspondent plus exactement à leurs interrogations.

N’hésitez pas à rejoindre et à participer aux échanges au sein des nombreux groupes Facebook regroupant les communautés polyamoureuses (il y en a certainement une dans votre région, une simple recherche sur les termes Polyamour, Anarchie Relationnelle, Amours Plurielles, Non-Monogamie Éthique vous suffira à les retrouver). Soyez patients, n’oubliez pas qu’il s’agit d’une première expérience pour plusieurs participants et du premier « safe space » pour poser des questions et faire part de ses inquiétudes pour plusieurs d’entre eux, ce qui peut donner l’impression que tout le monde cherche une bouée de sauvetage. Partagez vos expériences positives aussi car on apprend autant par l’exemple que par la lecture.

Enfin et surtout, soyez conscient des inégalités potentielles lorsque vous êtes en relation avec une personne qui commence à explorer les relations non-monogames éthiques. Il est toujours bon de se rappeler le « Campsite Rule » de Dan Savage dans ces circonstances: la personne la plus âgée/expérimentée dans une relation doit toujours faire de son mieux afin de s’assurer qu’à la fin de la relation, l’autre ou les autres partenaires se retrouvent en aussi bon, sinon en meilleur état physique et émotionnel qu’auparavant.

Une dernière note: avec la popularité des termes vient également le détournement de sa signification. Attendez-vous donc à voir plus de gens qui se prétendent « polyamoureux » sans que leur conjoint-e ne soit au courant (alors que le polyamour se veut nécessairement transparent), des « anarchistes relationnels » qui masquent l’égoïsme et l’absence d’implication derrière cette philosophie (alors que l’anarchisme est avant tout orienté vers la communauté et la gestion participative), ainsi de suite. Éduquez-les  d’abord en privé sur la vraie signification de ces termes, car la communauté n’est pas si grande qu’elle peut se permettre d’entretenir des conflits et des médisances qui pourraient être facilement évitées. Mais si le message ne passe pas, n’hésitez pas à les identifier afin de protéger le reste de la communauté.

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