Liberté et In(ter)dépendance

La culture occidentale a regrettablement fusionné les concepts de liberté et d’indépendance: indépendance financière (pensez à Liberté 55), indépendance face aux contraintes imposées par l’état (mouvance libertarienne) par exemple.  L’indépendance et la liberté ont de cette façon été amalgamé avec la notion de pouvoir: est libre celui ou celle qui peut exercer sans entrave son pouvoir sur soi et sur autrui. L’homme libre, homme de propriété ou homme de pouvoir, mais généralement un homme (je souligne le privilège) est seul et de préférence seul au sommet: on célèbre l’entrepreneur avant le cadre, le cadre avant le subordonné.

Ceci nous mène à un ultime constat: la liberté, c’est en quelque sorte d’être propriétaire de soi-même. Dixit le Code civil du Québec: la propriété est le droit d’user, de jouir et de disposer librement et complètement d’un bien, sous réserve des limites et des conditions d’exercice fixées par la loi. La liberté s’oppose donc nécessairement à l’autre et aux limites fixées par la loi, au grand dam des libertariens. Il faut noter d’ailleurs que plusieurs revendications libertariennes visent justement à diminuer les contraintes que l’état impose à l’usage et la jouissance de la propriété privée, peu importe les impacts sur autrui.

La liberté, donc, dans la mesure où elle s’arrête là ou commence en théorie celle d’autrui, est promue comme un idéal qui ne connait que bien peu d’exception. L’une d’entre elles est promue par notre culture: le mariage consensuel entre deux êtres (historiquement hétéronormatif, plus récemment ouvert à tous, et avec ses variantes que sont l’union civile et les conjoints de fait). C’est un rare moment où l’individu migre d’un état d’indépendance (le célibat) vers un état d’interdépendance (le mariage) et, dans la majorité des cas, de retour à un état d’indépendance (le divorce). Cette exception est si surprenante culturellement qu’une partie du Code civil du Québec sert justement à détailler les diverses façons dont l’indépendance et l’interdépendance peuvent être conciliées, notamment du point de vue de la propriété (à noter qu’il permet surtout d’assurer une protection aux plus démunis dans cette situation, de même qu’aux enfants).. Le mariage est d’ailleurs une entrave sur le plan juridique, un lien duquel il faut être libéré avant d’exercer sa liberté de se marier à nouveau.

Et si le problème ici était non pas ce désir de liberté, mais cette vision fausse qu’on en a, cette vision d’indépendance, elle-même axée sur le pouvoir et la propriété. Cette liberté est un mythe réservé à une minorité. Qu’on parle du 1%, du 0,01%, le constat est aussi sombre pour les autres: il est impossible d’être libre au salaire minimum. Il est impossible de construire sans l’apport d’autrui, sans les réalisations passées de la communauté sur lesquelles s’appuyer, et sans la promesse implicite de l’appui futur de cette même communauté pour produire et acheter. Mais une richesse suffisante permet parfois d’influencer et d’acheter la complicité de l’état.

L’immense majorité de la population n’est pas et ne sera jamais libre sous cette définition. Pourtant, en l’érigeant comme idéal, on avec les générations successives complètement perdu les attitudes, les valeurs et les comportements qui permettent à l’interdépendance de s’imposer.  De quoi aurait donc l’air une liberté qui s’érige plutôt sur l’interdépendance, les liens communautaires et le partage? En voici quelques exemples sommaires, bien rudimentaires même, mais qui pourront être développés plus tard.

La propriété, plutôt qu’être individuelle, devient collective. On ne célèbre plus l’entrepreneur, et on se dégage de l’opposition entre le capital et le travail. On se consacre plutôt sur la coopérative, sur le partage des moyens de productions afin de célébrer la réussite commune.

Le mariage, ou l’union civile, ou le terme de votre choix, plutôt qu’une entrave, deviens la consécration de l’interdépendance. Il est reconnu non pas par l’état, mais par ses participants et la communauté, et n’est plus limité ni par le temps ni par le nombre et le genre des parties impliquées.

L’état lui-même cesse d’être propriétaire pour n’être plus que le gestionnaire, le facilitateur de la vie communautaire, notamment par la prise en charge de la protection et de l’accueil des plus faibles et des plus démunis, reprenant en cela certains objectifs du Code civil du Québec décrit plus haut. Il ne faut pas après tout jeter le bébé avec l’eau du bain.

Dans ces trois cas, un argumentaire assez solide pourrait être développé afin de plaider que l’individu est plus libre dans un contexte d’interdépendance que dans une quête d’indépendance. On laissera l’économie et le social à d’autres tribunes, mais nous reviendrons certainement bientôt discuter des aspects relationnels.

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Mais c’est quoi cette histoire d’anarchie? (ou: démystifier l’anarchie relationnelle)

Pour plusieurs personnes, le concept de polyamour est encore inconnu, le concept d’anarchie surtout connu sous sa forme caricaturale, et l’anarchie relationnelle évidemment ne veut rien dire du tout. Même pour les gens un peu plus familiers avec les nouvelles formes de relations amoureuses, il plane toujours une certaine incertitude sur cette réalité – pour de bonnes raisons comme je l’expliquerai plus bas. J’utiliserai alors mon billet de cette semaine pour décrire ma compréhension du concept, de son usage et de son implication pour les relations en général.

Il y a plusieurs façons de définir le polyamour. Dans le doute, partons avec cette définition de Wikipedia: l’orientation relationnelle présumant qu’il est possible et acceptable d’aimer plusieurs personnes et de maintenir plusieurs relations amoureuses et sexuelles à la fois, avec le consentement des partenaires impliqués, et qu’il est souhaitable d’être ouvert et honnête à leur propos. On pourrait questionner la notion que la relation doive être sexuelle (certaines personnes peuvent vivre des relations amoureuses mais non sexuelles, après tout) mais autrement cette définition tient la route.

L’anarchie, de façon courante, est interprétée comme un état de désordre, de confusion dans un domaine d’activité, du fait de l’absence de règles, ou de leur inobservation (c’est ici la définition du Larousse). À noter que l’absence de règles est vue nécessairement comme causant la confusion. La définition d’anarchisme, par contre, va comme suit: conception politique et sociale qui se fonde sur le rejet de toute tutelle gouvernementale, administrative, religieuse et qui privilégie la liberté et l’initiative individuelles. Soyons honnête, peu de gens et peu d’anarchistes (et encore moins d’anarchistes relationnels) font la nuance entre les deux termes.

Alors, que fait l’anarchiste relationnel? Il rejette en gros toute notion de hiérarchie (ou de tutelle) imposée aux relations. Ces hiérarchies sont implicites et omniprésentes dans notre culture (sans que tout le monde adhère à chacune d’entre elles). En voici quelques exemples:

  • Les relations de couple sont mieux acceptées que les autres (du genre amants, amis avec extra, etc.)
  • Les relations avec enfants sont mieux acceptées que celles sans enfants
  • Les relations hétérosexuelles sont mieux acceptées que les relations homosexuelles, et les relations entre personnes cis-genre mieux acceptées que celles impliquant un ou des partenaires transgenres.
  • Les relations amoureuses doivent être aussi sexuelles, et les relations qui incluent le romantisme et la sexualité sont supérieures à celles qui ne comprennent que le volet sexuel ou que le volet romantique, qui sont elles-mêmes distinctes et supérieures des relations platoniques.
  • Si une relation est principale, les autres doivent nécessairement être secondaires.
  • Les familles nucléaires sont mieux acceptées que les familles monoparentales ou reconstituées, etc.

Et même dans les communautés plus ouvertes, on en retrouve encore. Par exemple, j’ai déjà entendu certaines personnes exprimer l’opinion que les relations polyamoureuses étaient en quelque sortes supérieures aux relations échangistes.

Là où ça se complique, c’est que l’anarchie relationnelle, selon la personne et le discours, peut être présentée de deux façons: soit comme un mode d’organisation des relations, ou soit comme une philosophie relationnelle. Résumons:

  • Dans un mode d’organisation des relations, l’anarchie relationnelle est présenté comme une des extrémités du spectre des orientations relationnelles (prenez 2-3 minutes pour aller voir la BD sur mon article à-propos de la fluidité sexuelle, ça en vaut la peine). Donc, l’anarchiste relationnel est présenté comme étant nécessairement solo, avec un ensemble de relations qu’il refuse de définir comme platonique/romantique/sexuelle mais qui se caractérisent plutôt par divers niveaux d’intensité évoluant dans le temps selon les besoins et désirs des partenaires impliqués. La fluidité prime. Il ne faut donc surtout pas confondre avec l’égalitarisme, bien trop rigide.
  • Comme philosophie relationnelle, l’anarchie peut soutenir n’importe quelle forme d’organisation des relations, dans la mesure où cette relation est librement consentie, sans contrainte hiérarchique explicite ni implicite. Peu importe alors où ils se retrouvent dans le spectre des relations mentionné plus haut. Par exemple, à la limite, deux anarchistes relationnels pourraient se retrouver au sein d’une relation intime, sexuelle (ou pas) et romantique (ou pas) si prenante qu’ils n’auraient de facto plus de temps ni d’énergie, voire de désir à consacrer à d’autres types de relations. À toutes fins pratiques, ils seraient monogames, mais cette monogamie ne serait pas vue comme acquise ni même éternelle, juste comme un état de fait à ce moment de leur relation.

À partir de là, donc, difficile de catégoriser quel type de relation peut être ou ne pas être inclus dans l’anarchie relationnelle puisque c’est précisément une des choses qui est rejetée (voir par exemple mon billet précédent sur l’amitié, le sexe et mon polycule). D’ailleurs un des grands obstacles de l’anarchiste relationnel est le langage, qui a évolué pour limiter précisément le type d’interaction représenté: ami, amant, amoureux, partenaire, relation, conjoint, etc. Comme apposer une étiquette à quelqu’un lorsque notre conception des relations est justement fluide? Non seulement c’est inapproprié, mais de surcroît cette étiquette risque d’influencer le comportement d’autrui avec l’autre dans la relation, ce qui n’est pas du tout désirable.

Simplement définir le sujet soulève plusieurs enjeux et questions et c’est un peu le but de faire ce blogue. D’ailleurs, s’il y a des points spécifiques que vous désirez éclaircir, je vous invite à m’en faire part dans les commentaires. Enfin, je présente ici un point de vue et une opinion sur l’anarchie relationnelle. Vous n’aurez pas de difficulté à en trouver d’autres si le sujet vous intéresse. Voici d’ailleurs quelques pistes pour débuter:

1) Un des textes « fondateurs » (traduit du suédois en anglais, mais si vous trouvez une traduction française ça serait bien aussi)

2) Un texte très intéressant sur le blog Troll de Jardin

Bonne lecture!

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Pour en finir avec la jalousie

La jalousie fait peur. Elle fait peur aux gens monogames, exclusifs, comme aux polyamoureux. Et c’est un peu normal. La jalousie est en soi une expression de peur également. Mais c’est aussi, comme je vais argumenter, une émotion qui est apprise et non pas innée, acquise et non universelle. On peut tout aussi facilement apprendre l’émotion inverse: la compersion. Et encore plus idéalement on peut veiller à détruire les conditions qui font que la jalousie se manifeste en premier lieu.

Les polyamoureux québécois connaissent peut-être l’excellent blogue Hypatia from Space. Dans un billet précédent elle a adapté la typologie de Reid Mihalko, qui définit la jalousie comme un mélange de 8 émotions qui se synthétisent ainsi: Possessivité, Insécurité, Perte, Rejet, Solitude, Justice, Infériorité, Convoitise.

Or, toutes ces émotions sont en réalité des manifestations ou des réactions à des caractéristiques de l’environnement socio-culturel que l’on songe rarement à remettre en question:

  1. Les relations sont perçcues comme des droits de propriété ou des acquis
  2. Elles font conséquemment partie d’un ‘marché’ soumis aux lois de l’offre et de la demande
  3. L’équilibre entre l’offre et la demande de relations amoureuses/sexuelles est fortement débalancé et par conséquent les actifs doivent être protégés à tout prix.

Nous sommes propriétaires d’une relation, ou de l’autre, mais incertains de pouvoir le contrôler, nous ressentons alors plus cruellement la perte, nous sentant rejeté et seul car l’offre ne comble pas notre nouvelle demande. C’est profondément injuste – la propriété, après tout, est un droit! – et avilissant. Au contraire nous voulons maximiser notre propriété, en avoir toujours de plus en plus, de plus en plus de contrôle également.

J’ai plutôt de plus en plus le soupçon qu’au contraire cette peur, cette jalousie est un sous-produit de l’appauvrissement de la communauté qui se réduit maintenant à la simple famille nucléaire, voir des formes plus réduites encore. Dans ce contexte de pauvreté relationnelle il est normal que l’enfant apprenne à avoir peur lorsqu’un parent est absent ou donne de l’attention à autrui. Dans un contexte communautaire où plusieurs adultes prennent soin d’un nouveau – né, ce comportement n’a aucune raison de se développer. Il y a une certaine satiété émotionnelle au contraire.

Ce contexte est celui dans laquelle la majeure partie de l’évolution humaine s’est déroulée. Dans une communauté nomade où les gens sont interdépendants, celui qui a le feu doit le partager, tout comme celui qui vient d’obtenir une grosse prise. En fait, chaque prise est sujette à un festin (ce qui a déboussolé les jésuites lors de leur arrivée en Amérique du Nord, tiens) vu l’absence de moyens de conservation.

Autrement dit, toutes les manifestations de jalousie relèvent d’un comportement qui n’est pas naturel, mais qui a été appris par des générations successives depuis une dizaine de millénaires. Depuis que l’agriculture a mis l’institution de la propriété au coeur de l’existence humaine – de toutes ses manifestations, incluant la vie amoureuse et reproductive – pulvérisant en cela des formes d’organisations et de partage plus communautaires qui avaient jusque là façonnée l’existence humaine.

Cet argument est un de ceux soulevés par les auteurs du controversé Sex at Dawn, qui étudie l’évolution de la sexualité et remet en question les préconceptions puritaines à ce sujet. Le livre divise et a ses partisans comme ses détracteurs, autant dans la communauté scientifique qu’à l’extérieur, mais un de ses messages principaux est que, libéré du carcan du droit de propriété, la communauté peut envisager la sexualité d’une façon beaucoup plus libre. De plus, on ajoute que la compétition entre les individus découle aussi de cette propriété, alors que nous avons évolué dans un environnement plus coopératif. Le ‘combat’ entre les individus pour approprier les ressources et transmettre ses gênes est en quelque sorte une vision inadéquate de l’évolution. Si on regarde la morphologie humaine, tout pointe au contraire vers un combat au niveau du sperme, pas au niveau des individus. Autrement dit, tout comme les chimpanzés et les bonobos, les humains ont évolué de façon à avoir plusieurs partenaires lors des périodes de fertilité (qui ne sont pas toujours apparentes de surcroît) et la sexualité peut lier davantage la communauté. Au lieu de compétition entre individus, il y a donc coopération. La compétition se fait à l’intérieur des organes reproducteurs.

Le vrai remède à la jalousie est là: il ne s’agit pas de se morfondre passivement dans son coin, à attendre que son ou sa partenaire revienne de son moment avec un(e) autre, au contraire. Il faut abandonner l’esprit de compétition, activement s’impliquer aussi à élaborer et agrandir sa propre communauté, son propre réseau de contacts et de partenaires, de façon à trouver un équilibre entre les différentes relations. Et histoire d’en rajouter une couche, j’ajouterais qu’il faut encourager et appuyer ses partenaires dans leurs démarches également afin d’assurer en tout temps un équilibre optimal dans la relation.

Après tout, il est inutile de vouloir être propriétaire d’autrui (des générations d’échecs le démontrent bien). Difficile de vivre l’insécurité, un sentiment de perte, d’injustice, d’infériorité ou de se sentir rejeté et seul quand on sait que quelqu’un (voire plusieurs personnes!) nous désire également de son côté. Peu important de parler de convoitise quand nous vivons la satiété. Je disais plus haut qu’on peut rapidement apprendre la compersion. Par observation personnelle, j’ajouterais même qu’on l’apprend encore plus rapidement lorsque nous avons plusieurs partenaires que lorsque nous n’en avons qu’un seul. Plutôt que de mois ou d’années, on parle alors de semaines. Renverser si rapidement un conditionnement qui est martelé dans nos esprits depuis la naissance en révèle long sur l’aptitude de l’espèce humaine de vivre en toute ouverture et liberté de multiples relations.

Mais où est la limite? Doit-on se lancer à tout prix dans la débauche orgiaque pour fuir le sentiment de jalousie? Il ne faut pas sombrer dans la caricature non plus. Le but, encore une fois, est de modifier les conditions sociales qui permettent à la jalousie de naître. L’absence de vie communautaire est une de ces conditions. En recréant une communauté, dans laquelle vous devez vous investir, partager, ne serait-ce qu’émotionnellement, vous faites un pas dans la bonne direction. Et le maintien de cette communauté demandera des efforts de votre part qui viendront vous guider vers  l’équilibre relationnel recherché.

C’est un peu le graal de l’anarchiste relationnel: rejeter une organisation hiérarchique, patriarcale, individualiste et rigide des comportements amoureux pour la remplacer par un mode plus communautaire, autogéré, fluide.

N.B. Le texte a été revu et bonifié le 3 avril pour tenir compte de nombreuses discussions tenues sur d’autres plateformes. 

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La porte du placard

Toutes les situations de vie qui ne sont pas immédiatement privilégiées ni visible nous placent de facto dans « un placard. » Ceci est vrai également pour les polyamoureux. Tout placard s’ouvre par une porte, et à nous de décider si on la garde fermée hermétiquement, si on l’entrouvre avec précaution en espérant que les pentures ne grincent pas trop, ou si au contraire on pulvérise la porte et autant que possible tout ce qui peut nous retenir dans se placard du même coup.

On peut souvent se demander « comment » sortir du placard, mais la première question essentielle à se poser est « pourquoi » le faire. Cette question est primordiale car les réactions des autres seront variées et imprévisibles.

Alors, l’évidence qu’il faut souligner d’emblée: si vous faites votre coming-out, faites le pour vous, et pour vous uniquement, non pas parce que vous désirez provoquer un changement dans le comportement de votre entourage. Par exemple, vous pouvez sortir du placard parce que vous n’aimez pas avoir à faire des cachotteries, ou des détours linguistiques à chaque fois que vous parlez de votre situation relationnelle. Ou encore, parce que vous désirez contrôler un peu le discours et présenter la situation d’abord selon votre point de vue, plutôt que de laisser les autres commenter dans l’ignorance de ce que vous vivez réellement. Parce que vous avez envie de revendiquer votre orientation relationnelle, de l’affirmer, car ultimement c’est un des éléments déterminants de votre personne et il vous semble incohérent de le cacher. Et peut-être enfin parce que vous voulez envoyer un signal qui vous permettra de rejoindre et d’être rejoint par ceux et celles qui partagent ou sont intéressé(e)s par ce type d’orientation.

Ce n’est pas un survol exhaustif, et dépendant du public à qui vous faites votre coming-out, vos motivations pourront changer. À titre d’exemple, je suis très « out » sur une base régulière car je ne considère pas avoir à cacher quoi que ce soit. Mais lorsque j’en ai parlé à mes enfants, c’était d’abord dans un but éducatif, afin de les aider à avoir une réflexion appropriée sur le sujet, plutôt que de les laisser poser des questions (si interrogations ils avaient) dans la cour d’école – et pour ceux qui s’inquiètent cette discussion s’est très bien déroulée!

Mais revenons au coming-out: celui-ci peut être plus ou moins discret, limité, par étapes, selon votre besoin toujours. À vous de voir qui, de parents, famille, amis, collègues, etc. a besoin d’être informé. Moins vous en parlez, plus vous laissez de limites ou de contraintes à votre expression, mais plus vous en parlez, plus vous perdez le contrôle sur les réactions des autres. Allez-y (ou non) selon votre jugement et votre équilibre là-dedans.

Après un sondage (pas scientifique du tout) auprès de la communauté polyamoureuse montréalaise, j’ai eu la chance d’obtenir le partage de plusieurs histoires de coming-out (merci d’ailleurs à ceux et celles qui se sont livré(e)s à l’exercice). Grosso modo, on peut classer les réactions sur ce spectre, des plus négatives aux plus positives:

  1. Le rejet: l’autre voudra vous exclure activement de sa vie suite à un jugement critique de votre style de vie. Il peut être accompagné de honte (slut-shaming envers vous ou envers vos partenaires), voir de malversations, médisances et ragots. Bien que ce soit plus rare, ça arrive. Les raisons peuvent être variées: peur pour sa réputation, d’être la cible des ragots (« savais-tu que sa fille est bla-bla-bla… »), convictions religieuses très fortes, voir sectaires, hyper-conformisme social comme mécanisme de défense. Il est très difficile d’indiquer comment réagir à ce rejet sans en connaître la cause, mais d’après mon observation toute personnelle, les gens qui sont susceptibles d’utiliser la honte (slut-shaming) comme tactique, sont aussi ceux qui peuvent être le plus facilement contraints par cette même tactique. Mais n’allez pas partir une guerre de tranchées, là! Il est parfois plus sage de simplement battre en retraite et de ne plus mentionner le sujet avec ces personnes – du moins si vous désirez leur conserver une place dans votre vie.
  2. L’incompréhension: on dira que vous « traversez une phase », que « vous ne savez pas ce que vous voulez » ou que « vous n’avez pas trouvez le bon ou la bonne. » L’intention n’est pas hostile, mais révèle l’incapacité de comprendre un cadre relationnel différent. C’est une réaction assez courante. Dans la mesure où c’est sans mauvaise intention, inutile de perdre trop de temps à expliquer ce que vous vivez.
    1. Une variante moins agréable de l’incompréhension: la compréhension distordue qui fait croire à l’autre que « polyamoureux » veut dire « prêt(e) à coucher avec n’importe qui, donc moi, donc je m’essaie sans vergogne. » N’hésitez pas à mettre les choses au clair fermement: vous n’êtes pas un objet.
  3. L’indifférence: ou la réaction de type « ah, ok. » Ne vous méprenez pas, ce sera une réaction très fréquente. Votre orientation relationnelle est très importante pour vous, mais dans les faits, elle intéresse une infime minorité de la population en générale, même parmi vos amis. Les gens comprennent mais ont d’autres chats à fouetter.
  4. L’acceptation: ou la réaction de type « ah, cool! » et souvent teintée de curiosité. La plupart des gens qui vous acceptent déjà d’emblée et qui vous tiennent en estime risquent d’avoir cette réaction. Après tout, ce qui est important pour eux, c’est qui vous êtes, et non pas ce que vous pouvez leur apporter. Ces personnes auront des questions parfois saugrenues, mais visant surtout à mieux vous comprendre ainsi que ce que vous vivez.

Lorsque je disais au départ que le coming-out devait se faire pour vous, c’est par exemple pour éviter des situations où vous tenez absolument à faire comprendre ce que vous vivez à quelqu’un qui n’en est pas capable, ou à susciter l’enthousiasme chez quelqu’un qui a d’autres priorités. Je suggère de faire ce coming-out d’abord pour créer un espace d’expression plutôt que de tout refouler en-dedans de vous,  mais sans attente face aux réactions d’autrui. À moins de faire face au rejet (plus rare, mais possible) vous pourrez créer cet espace avec les autres types de réactions.

Enfin je conclus le tout sur un appel à tou-te-s: si vous le désirez, n’hésitez pas à partager vos histoires de coming-out (que ce soit d’orientation relationnelle, sexuelle, de genre, etc.) dans les commentaires. Pour ceux qui ne l’ont pas fait, c’est un premier pas très ardu, incertain, et tous les points de repères peuvent aider. Enfin, en tant que communauté, l’affirmation collective est nécessaire afin de revendiquer notre place, et ça, ça commence par chaque coming-out individuel.

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Ce sentiment de possessivité

« Si j’ose me servir de cette comparaison, un amant est possesseur, un mari est propriétaire. » Puisqu’il s’agit d’un blogue sur l’anarchie relationnelle, ouvrons sur une boutade de Proudhon, un des fondateurs de l’anarchie moderne: Pour ce que cette comparaison a de fâcheux à nos sensibilités modernes, elle met néanmoins le doigt sur un élément que Proudhon tâchait alors d’expliquer: la propriété relève du droit, de la loi tandis que la possession relève de l’usage, de l’utilisation.

On ne parle heureusement plus de « propriété » lorsque vient le temps d’unir deux personnes (et vous vous doutez sans doute de mon opinion sur la mariage – hé, c’est un blogue anarchiste, là!) mais l’habitude demeure. Combien de conjoint considère leur partenaire comme étant « à eux » et toute intrusion dans le couple comme une tentative de vol? C’est que la propriété, comme la possession, font de l’autre partenaire un objet, soumis à la volonté des autres, et non plus un sujet indépendant et animé de volonté.

Cependant ce terme, « possession » sans impliquer une légitimité de droit dans l’utilisation de l’autre, vient encore l’objectifier. Dixit le Petit Larousse: possession –

  • Littéraire. Accomplissement de l’acte sexuel sur une femme.

Historiquement, donc, c’est la femme que l’on possède, et ce dans une perspective qui est implicitement hétéronormative. L’homme est un sujet, la femme un objet. De nos jours cette norme hétéronormative s’estompe, mais on peut affirmer sans trop se tromper que les vieilles normes ont la vie dure et que les femmes en souffrent encore de façon disproportionnée.  La possessivité, cette envie de dominer, de posséder l’autre, peut être vue comme une envie déshumanisante et conséquemment à proscrire et à combattre.

Tout comme la jalousie, à laquelle il est d’ailleurs intimement relié par ailleurs, le sentiment peut continuer à se manifester. Ce n’est pas en soit surprenant, et c’est un relent du développement humain (notamment les phases narcissiques et oedipales lors de la petite enfance). À l’âge adulte, par contre, il est nécessaire de gérer ces sentiments de façon un peu plus mature. D’abord en reconnaissant le sentiment, en le nommant, mais aussi en le partageant avec nos partenaires, de façon à ce que leur feedback puisse faire partie des outils que nous avons afin d’identifier la montée du sentiment, au besoin. (Voir aussi l’excellent coffre à outils du blogue d’Hypatia à ce sujet).

Par contre dans certains contextes bien précis la possessivité peut continuer à se déployer, voire même être encouragée! On reconnait à la possessivité un côté immature, animal. Ce côté bestial n’est pas pour déplaire dans certaines circonstances, et peut même se révéler particulièrement ludique et excitant. Alors, un peu comme les pratiques BDSM, on peut importer des pratiques basée sur la possession sous certaines conditions. Notamment avec le consentement des personnes impliquées, un haut degré de confiance entre les partenaires, et une reconnaissance explicite du caractère temporaire de l’activité. Toute personne peut aimer pour un temps la soumission ou l’objectification, mais ne pas au point de ne jamais sortir de cette relation de domination par la suite.

Il faut donc distinguer entre la possessivité comme jeu de la possessivité comme émotion destructrice, tout comme on distingue la domination comme jeu de la domination comme exploitation indésirable d’autrui. Donc, dans la mesure où cette possessivité est ludique, contrôlée, et désirée explicitement par toutes les parties prenantes impliquées, il n’y a pas lieu de trop s’en faire. Mais si cette possessivité est cause de souffrance, hors-de-contrôle, irrépressible et nuisible, il est important de le reconnaître et d’agir en conséquence, autant pour votre bien être que pour celui de vos relations.

Diffusez-moi!

Compassion et polyamour

La vertu de la compassion n’est plus vraiment au goût du jour en Occident. Notre société individualiste et matérialiste fait plutôt de la domination sa vertu principale (domination de soi, des autres, de la nature). À cet effet d’ailleurs l’auteur anarchiste Murray Bookchin écrivait que « la domination de la nature par l’homme n’est rien d’autre que le reflet de la très réelle domination de l’homme par l’homme. »

Or, si la domination permet d’imposer un flux d’idées et de croyances, de soi vers les autres, dans un geste très volontaire, la compassion est ce qui permet, tout aussi volontairement, de percevoir plutôt l’émotion, le contexte vécu par autrui et agir en conséquence. La compassion se distingue donc de la pitié (aujourd’hui vue comme condescendante) et de l’empathie par la notion d’action.

Si la plupart des traditions religieuses en ont fait un pilier de leurs dogmes,  il y a par contre plus que lieu de récupérer le concept de façon tout à fait laïque et contemporaine. Pour un humaniste, la compassion est la vertu qui permet de s’opposer à la domination, par exemple dans les expériences de Milgram (que je ne résumerai pas, mais dont je vous invite à prendre connaissance en suivant ce lien, c’est fascinant!).

Pour un polyamoureux, la compassion est la vertu qui doit être au coeur de la gestion éthique des sentiments, émotions et attentes de son polycule, de ses partenaires ou de son entourage. Il faut d’abord reconnaître pour cela qu’il arrive que les autres souffrent (pas dans le sens de se tordre littéralement de douleur – appelez alors un médecin) et accepter que cette souffrance est légitime, concrète, et qu’elle cause un tort réel.

Je prends donc le mot souffrance dans un sens très large ici, mais en voici quelques exemples:

  1. Rupture d’une relation entre deux partenaires (ou plusieurs) ou tout simplement absence temporaire d’un partenaire.
  2. Ajout d’un nouveau partenaire au sein d’un polycule qui peut faire sentir aux autres qu’ils ont moins de place/temps/importance.
  3. Relation déséquilibrée entre deux partenaires, au point où l’un des deux partenaires souffre de l’absence de reconnaissance de l’autre.

Vous pourriez faire preuve d’empathie dans les trois cas, sans ne porter aucune action (i.e. « Je comprends qu’il ou elle souffre, je le ressens, mais c’est son problème, qu’il ou elle s’arrange avec ses émotions parce que je ne peux rien faire »). La compassion va un peu plus loin: elle se dirige activement vers l’autre à la recherche de solutions, de moyens de guérison.

Vous pouvez aider l’autre à cheminer à travers son deuil, en l’accompagnant, lui changeant les idées, en parlant parfois tout simplement. Le simple fait de se confier fait  énormément de bien. Vous pouvez aussi accepter son témoignage (surtout si vous êtes impliqué dans la situation, par exemple dans l’exemple #2) et chercher ensemble des pistes permettant de rassurer, réconforter, plutôt que d’attendre bêtement que l’autre s’ajuste. Prendre conscience et aider à la prise de conscience permettent de corriger bien des torts, ou à tout le moins d’indiquer clairement les actions à poser afin de retrouver une certaine quiétude.

Ce n’est pas un processus qui a besoin d’être lourd. Ainsi, une polyamoureuse avec qui je tisse depuis peu des liens d’amitié et de confiance est venue me parler dernièrement pour discuter d’une situation avec ses partenaires où elle se sentait mal-à-l’aise, tiraillée entre deux valeurs contradictoires. Il n’a pourtant fallu qu’un bref échange, ou la situation a été exposée sous différents angles, pour trouver celui qui lui apporterait la plus grande paix d’esprit. J’aurais pu n’être qu’empathique et reconnaître que sa situation était triste, sans m’impliquer. Mais en m’engageant activement dans la discussion, en tâchant de reconnaître où se situait sa souffrance et en mettant celle-ci en lumière, il a été possible de faire beaucoup plus de bien qu’en restant détaché.

Il est déjà crucial d’être attentif aux émotions de son partenaire dans une relation monogame. Dans un contexte polyamoureux ou d’anarchie relationnelle l’importance est magnifiée de façon exponentielle. J’avancerais même qu’à la limite, ne pas ou ne plus être capable de le faire indique sans doute que vous avez atteint un niveau de « saturation » qui met vos relations en péril. Si, face à l’expression d’une souffrance émotionnelle, votre première réaction est « je n’ai pas le temps de m’occuper de ça », il faut vous questionner sur votre degré d’investissement dans cette relation.

Par contre, il faut aussi reconnaître que la compassion a des limites claires, qui sont de deux types:

  1. Le consentement: il est correct d’aller vers l’autre, d’offrir son aide, et encore plus si l’autre nous le demande, mais il inacceptable d’imposer son aide à une personne qui nous demande de la laisser seule. Le faire serait de retomber dans une relation de domination.
  2. Le respect de soi: la première personne envers qui vous devez faire preuve de compassion, c’est vous-même. Si vous êtes victimes de chantage, de manipulation affective, retirez-vous. Si aider les autres vous cause en retour une souffrance trop élevée, vous devez peut-être solliciter l’aide de quelqu’un qui a la formation appropriée (thérapeute, psychologue, sexologue, etc.) pour se pencher sur la situation.

Autrement dit, la compassion doit aller de pair avec l’humilité, avec une certaine maturité effective qui vous fait reconnaître que oui, d’une part, il est dans le plus grand intérêt commun d’essayer d’alléger la souffrance d’autrui, mais que d’autre part vous ne devez pas jouer au sauveur, au messie (ramenons les métaphores religieuses) et reconnaître que certaines situations nécessitent une relation d’aide professionnelle.

En-dehors de ces situations par contre, la compassion solidifiera grandement vos liens, augmentera la confiance ainsi que le niveau d’intimité dans votre ou vos relations, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour tous les gens concernés.

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Je suis féministe parce que je suis anarchiste

On ne peut pas d’une part prétendre à l’anarchie relationnelle et de l’autre encourager la domination systémique des femmes par les hommes. Je suis anarchiste, donc je suis féministe. (Notez bien que dans certaines mouvances féministes, il est inacceptable pour un homme-cis de se prétendre féministe puisqu’il n’a pas connu les oppressions que subissent les femmes. Ces mouvances préfèrent le thème « allié ». Il n’y a pas consensus et, du moins dans le cadre plutôt inclusif du féminisme au Canada, au Québec et à Montréal, il ne semble pas y avoir d’objection à ce qu’un homme-cis réfère à lui-même comme féministe, au contraire cet usage est encouragé. Si mon usage vous choque, acceptez mes plus sincères excuses et substituez librement le terme « allié »). Je ne veux rien savoir de vos hiérarchies basées sur des inégalités, tout aussi historiques soient-elles. Je ne comprends pas comment on peut désirer hiérarchiser les genres, encore moins dans un monde où le genre est fluide. Et j’en ai ras-le-bol de la domination (à part peut-être la domination consensuelle dans le cadre d’une activité BDSM, mais ça c’est une autre histoire).

Mais peut-être bien aussi que je suis devenu anarchiste parce que j’étais féministe. Parce que toutes ces histoires de discrimination, de harcèlement et d’agressions, je les ai entendues en confession des lèvres de mes amoureuses, amantes, amies, partenaires. Au point où, lorsque les statistiques ont éclaté au grand jour, lorsque les médias ont dû sortir leur tête du sable (pour ne pas nommer un endroit moins confortable), à la fausse stupéfaction générale des bien-pensants qui auraient préféré continuer à se vautrer dans l’ignorance, j’ai surtout constaté l’écart pas si élevé entre mon échantillon et la réalité cruelle et terrifiante.

La plupart de mes partenaires qui m’ont confié leur historique d’agression sont celles qui ont survécu, qui ont surmonté, qui ont réclamé leur existence et leur sexualité, et qui ont décidé de la vivre triomphalement malgré un cheminement long, ardu, tortueux, et parsemé d’incompréhension, d’indifférence, et de culpabilisation. D’autres s’en sont moins bien sorties comme en a témoigné cette incapacité d’atteindre l’orgasme parce que la culpabilité remonte toujours en torrent au moment crucial et déferle en un déluge de larmes. Comme d’autres où les manifestations de souffrances, l’image de soi constamment remise en question, les troubles alimentaires, les dépressions, les troubles de personnalité, les troubles sexuels ont pris le dessus.

Comment pouvez-vous bordel vouloir encourager cette douleur et cette souffrance? C’est pourtant le bâtard illégitime de la domination et de la hiérarchie. Refuser le féminisme, c’est supporter cette torture. Il n’y a pas vraiment d’autres options possibles.

Je suis devenu anarchiste parce que j’étais féministe, et qu’ultimement j’ai compris que la domination et la hiérarchie créent toujours les mêmes effets pervers, peu importe le groupe discriminé et rabaissé. Surtout, parce que j’ai réalisé qu’en créant un environnement ouvert où toutes pouvaient s’exprimer et revendiquer leur identité, leurs désirs et leurs émotions sans crainte ne pouvait ultimement que maximiser le bonheur commun.

En tant qu’homme, je peux individuellement l’affirmer, mais surtout encourager les hommes comme les femmes comme les non-binaires à collectivement revendiquer leur féminisme, leur désir de faire changer un état des choses inacceptable. Nous sommes tou-te-s féministes. Point.

Ça devrait être à la portée de nos ministres, non?

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Le « sérieux » et la peur de l’attachement (suite de la semaine dernière)

« Moi je recherche une relation sérieuse mais ce n’est pas réciproque! »

« J’ai peur qu’il/elle commence à s’attacher… »

Je vais partir de ces éléments pour approfondir un peu – exemples à l’appui –  mon exposition de la nature des liens (relationnels ou transactionnels) rédigée la semaine passée. Résumons: je synthétisais les types de liens comme étant de deux catégories:

  1. Les liens « transactionnels »: une rencontre est un lieu d’échange, et l’échange est équivalent pour toutes les parties concernées. La rencontre peut se reproduire dans le futur, mais ce n’est pas obligatoire ni anticipé.
    1. Exemples: un « one-night stand », ou une relation temporaire entre amants, le temps que l’un d’entre eux se trouve un(e) partenaire régulier et exclusif, un(e) ami(e) avec qui on va voir des films au cinéma en échangeant régulièrement la facture.
  2. Les liens « relationnels »: la rencontre fait partie d’un continuum. Il y a des attentes réciproques que cette rencontre, et les échanges entre les parties, seront renouvelés dans le futur et donc, que les échanges n’ont pas à être strictement équivalents puisque toutes les personnes concernées reconnaissent qu’à long terme le lien leur est tou(te)s mutuellement bénéfique.
    1. Exemples: une amitié qui est ancrée dans le temps, la co-parentalité, une relation (à deux ou plusieurs) à long terme, une communauté isolée où tous les membres s’entraident.

Le point essentiel de mon billet passé se trouvait qu’il était important de clarifier les attentes, car souvent les gens vont à la rencontre d’autrui en prenant pour acquis que le type de lien recherché était le même. Évidemment, cela peut mener à une déception si ce n’est pas le cas, voire un sentiment de rejet, ou d’avoir été trahi/exploité.

Par contre, la nuance qui n’était pas si clairement exprimée est que ces deux types de liens doivent surtout être vus comme les extrêmes d’un spectre, et que le lien (tout comme l’orientation, le genre, etc.) est aussi fluide et peut changer dans le temps.

Ainsi, deux amants peuvent se voir sur une base régulière, satisfaire leurs besoins mutuels, sachant qu’éventuellement l’un et/ou l’autre se consacrera en exclusivité à un(e) partenaire. Mais il est aussi probable qu’une intimité et une complicité se développent au fil de leurs rencontres et que la nature de leur lien, de purement transactionnelle, passe au relationnel, évoluant même par exemple vers une amitié chaste si les deux forment de leur côté un couple exclusif par la suite. Ou, alternativement, ils pourraient chacun(e) trouver un(e) partenaire principal(e) et transformer leur lien en relation secondaire (si leurs relations sont hiérarchisées). Les possibilités sont infinies.

Alternativement, à l’intérieur d’une relation entre deux personnes, un déséquilibre pourrait s’inscrire si un(e) des partenaires prend l’autre pour acquis(e). L’autre pourrait alors insister sur la nature réciproque de leurs échanges pendant un certain temps, afin de rétablir l’équilibre et corriger certains comportements vus comme inadéquats. De relationnel, le lien passerait alors au transactionnel.

Revenons donc aux deux phrases qui débutent ce billet. « J’ai peur qu’il/elle commence à s’attacher » prend tout son sens ici: j’ai peur que les attentes face à la nature de notre lien soient en train de changer. Évidemment, l’attachement peut quand même se gérer dans un contexte de lien transactionnel, dans la mesure où les personnes concernées communiquent clairement (et explicitement) leurs attentes et la portée de leur investissement dans la rencontre. L’attachement en soi n’est jamais un problème, ni le désir de réciprocité de cet attachement, mais bien l’attente que, suite à cet attachement, le lien évolue vers le relationnel, qu’il devienne permanent et pérenne (il est possible de s’attacher en sachant que la rencontre peut être sans lendemain, mais il faut au moins le communiquer).

Ensuite, la relation « sérieuse ». Encore une fois, c’est une question de confusion dans les termes employés. Un lien peut être sérieux qu’il soit transactionnel ou relationnel, qu’il soit exclusif ou ouvert, amical, amoureux, sexuel ou asexuel, etc, etc. Une rencontre épisodique avec un(e) inconnu(e) peut emmener à votre conscience des opportunités, des connaissances, des découvertes autrement inimaginables et bouleverser complètement votre univers personnel (ce qui me semble assez « sérieux »). Et au fait, stricto sensu, une relation « sérieuse » ça ne veut rien dire du tout.  Ce qui est exprimé, c’est qu’il y avait une attente de lien relationnel (sans doute un type très précis de lien, du genre couple fermé) qui n’a pas été comblée. Encore une fois, communiquer explicitement les attentes fait partie de la solution.

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Relations, transactions, émotions

Qu’est-ce qu’une relation? C’est une question en apparence anodine, mais qui a une portée très importante pour les polyamoureux, libertins, anarchistes relationnels et même pour les plus traditionnels monogames.

Prenons par exemple la « relation sexuelle ». Celle-ci est définie de différentes façons (d’un point de vue légal, amoureux, voir commercial) et une certaine littérature tend à présenter un « idéal » qui culmine généralement vers l’orgasme simultané des deux partenaires.

Le problème avec ce modèle, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’une relation que d’une transaction sexuelle. Les deux partenaires se voient dans l’obligation mutuelle de se livrer un service équivalent (l’orgasme). C’est un échange à valeur strictement égale. Par la suite, les comptes étant équilibrés en quelque sorte, il n’est plus nécessaire de maintenir d’interaction entre les parties.Et si un des partenaires n’obtient pas satisfaction, la relation (lire, la transaction) est insatisfaisante. La valeur du service obtenu n’équivaut pas celle du service rendu.

Ainsi, une transaction est une opération limitée dans le temps, ou deux (ou plusieurs) parties échangent des biens ou service d’une valeur équivalente. Une relation est en réalité un ensemble  d’obligations ou d’attentions mutuelles qui se déploie dans le temps et dont la valeur ne peut jamais être parfaitement retournée. Une réelle relation sexuelle sera ainsi fait d’une série de dons réciproques de gestes, de plaisirs, d’attentions qui, même s’ils pouvaient être parfaitement évaluées, ne sont jamais strictement égaux à ceux reçus. L’atteinte de l’égalité met de facto fin à la relation. Celle-ci se poursuit tant que les deux partenaires (ou plusieurs) ont au contraire envie de continuer à donner et à recevoir, ce qui permet l’émergence de pratiques qui visent justement à  éviter l’orgasme, la fin de la relation.

Il en va de même pour les relations amicales, amoureuses, bref, tout type de relation. Si je vais au cinéma avec un ami, et que nous payons chacun nos billets, nous n’avons plus aucune obligation/attente de nous voir par la suite. Si l’un des deux paie pour l’autre, il y a une obligation circonscrite à un montant bien précis, et facilement acquittable. Mais si cette obligation est remboursée avec un service de valeur, disons, légèrement supérieure (je te paie le souper ensuite), l’obligation est renversée. Avec le temps, cette série d’inégalités dans les valeurs données et reçues perd complètement son importance puisqu’elle a permis d’établir un cadre relationnel, une série d’échanges mutuels et réciproques qui s’inscrit non pas dans l’instantané, mais dans la durée.

C’est encore plus vrai si les services échangés n’ont pas de valeur quantifiable. Une amie qui vit une peine d’amour peut venir se confier à moi. Je peux avoir besoin de discuter pour clarifier mes pensées sur un enjeu donné. Un baiser, une caresse tendrement consentie peut réconforter.

Il est important de séparer ces deux concepts, non pas pour en valoriser un au détriment de l’autre. Au contraire, les deux ont leur utilité, leur pratique, et peuvent répondre à des besoins ou des désirs bien différents. Il est important de les séparer pour s’assurer,  lors de nos interactions avec autrui, qu’il y a entente sur le mode utilisé: sommes-nous en mode relationnel ou transactionnel? L’exemple classique est celui ou un des partenaires à des attentes à long-terme via une activité alors que l’autre n’en a pas: un one-night vs une relation plus élaborée.

La reconnaissance du besoin et des attentes de l’autre est donc un nécessaire signe de respect et la première étape pour s’assurer que les émotions des partenaires ne seront pas négligées.

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Amitié, sexe, et polycule

Une question que je me fais souvent poser en différents milieux, en tant que polyamoureux ouvert et assumé, est celle du nombre de partenaires: « Oui mais, tu en as combien dans ta vie, là? » Et étrangement, c’est une des questions les plus difficiles à répondre pour les anarchistes relationnels. Une partie de la difficulté repose dans la crainte du préjugé: il est facile de tomber dans le « slut-shaming » (il nous faut vraiment un équivalent français pour cette expression!) que ce soit envers nous ou nos partenaires.

Mais la difficulté principale repose dans la conception bien différentes des relations. Lorsque la question est posée, l’interlocuteur a souvent en tête un type de relation bien précise: la relation romantique à composante sexuelle. En réalité, comme les relations sont fluides et ne sont pas hiérarchisée de toute façon selon les axes du romantisme et de la sexualité, il est impossible de fournir une réponse exacte à cette question.

Par exemple, j’ai une amie très proche avec laquelle j’ai une relation qui oscille entre le platonisme et le romantisme. D’une part la frontière entre l’amitié et l’amour peut être très floue, d’autre part cette frontière n’a tout simplement aucune importance pour nous. Selon notre état émotionnel, nos désirs, nos besoins, la relation prendra une forme où une autre lors de nos rencontre. C’est plus ou moins imprévisible et c’est très bien ainsi. Dois-je l’inclure dans le total? Dois-je l’inclure seulement si nous avons couché ensemble la dernière fois? Ou si j’espère que nous coucherons ensemble la prochaine fois? Cette relation tombe en-dehors des cadres normatifs traditionnels. N’empêche qu’elle est profondément significative pour nous deux.

Un autre exemple: j’ai une amante qui habite à des centaines de kilomètres. Nos rencontres sont forcément très, très épisodiques, axées principalement sur la sexualité (même si on peut autant savourer notre compagnie en ne prenant qu’un verre tranquille), et se comptent annuellement sur les doigts d’une main selon nos déplacements respectifs. Est-ce une relation au sens conventionnel du terme? Si nous sommes dans la même ville nous essaierons de nous voir, mais sans obligation ni pression. Bien que nous ayions tous les deux un profond respect l’un pour l’autre et une excellente communication, il n’est pas par contre question de romantisme. Dois-je l’inclure dans le décompte?

Enfin, je termine sur un exemple très concret pour illustrer la variété des relations qui peuvent être incluses dans un polycule. La mère de mes enfants et moi avons une relation purement platonique depuis plus de sept ans. Par contre, nous avons un niveau de complicité et d’intimité remarquable (ce qui est un peu normal pour deux co-parents), nous nous entraidons régulièrement, que ce soit au niveau personnel ou professionnel, et communiquons probablement à chaque jour ou presque. Dans sa forme actuelle, cette relation nous convient parfaitement tous les deux et est très importante pour nous. Dois-je l’inclure dans le décompte?

La réponse passe par le concept de « polycule », soit la représentation des relations polyamoureuses avec un modèle inspiré des molécules. Différents types de liens m’unissent à chaque individus dans ce modèle, et ces liens peuvent se transformer, disparaître momentanément ou sporadiquement, de même que les liens entre ces individus et toutes les autres personnes qui sont également dans leur polycule. Notez qu’on peut décrire ses relations sous forme de polycule sans être polyamoureux! Dans ce type de modèle, il est possible d’inclure les partenaires selon l’intensité, l’intimité de la relation plutôt que des caractéristiques arbitraires. Ainsi, la relation entre ami(e) et amant(e) s’estompe car elle ne fait plus aucun sens.

La force principale de l’anarchie relationnelle réside donc dans la qualité des relations plutôt que dans leur définition. C’est un élément primordial, car nous ne pouvons ainsi jamais prendre pour acquis l’autre personne simplement en se basant sur le statut relationnel. Au contraire, le vécu doit être partagé et renouvelé régulièrement, ce qui met en place en cercle vertueux qui contribue à la qualité et l’intensité de la relation.

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