Compassion et polyamour

La vertu de la compassion n’est plus vraiment au goût du jour en Occident. Notre société individualiste et matérialiste fait plutôt de la domination sa vertu principale (domination de soi, des autres, de la nature). À cet effet d’ailleurs l’auteur anarchiste Murray Bookchin écrivait que « la domination de la nature par l’homme n’est rien d’autre que le reflet de la très réelle domination de l’homme par l’homme. »

Or, si la domination permet d’imposer un flux d’idées et de croyances, de soi vers les autres, dans un geste très volontaire, la compassion est ce qui permet, tout aussi volontairement, de percevoir plutôt l’émotion, le contexte vécu par autrui et agir en conséquence. La compassion se distingue donc de la pitié (aujourd’hui vue comme condescendante) et de l’empathie par la notion d’action.

Si la plupart des traditions religieuses en ont fait un pilier de leurs dogmes,  il y a par contre plus que lieu de récupérer le concept de façon tout à fait laïque et contemporaine. Pour un humaniste, la compassion est la vertu qui permet de s’opposer à la domination, par exemple dans les expériences de Milgram (que je ne résumerai pas, mais dont je vous invite à prendre connaissance en suivant ce lien, c’est fascinant!).

Pour un polyamoureux, la compassion est la vertu qui doit être au coeur de la gestion éthique des sentiments, émotions et attentes de son polycule, de ses partenaires ou de son entourage. Il faut d’abord reconnaître pour cela qu’il arrive que les autres souffrent (pas dans le sens de se tordre littéralement de douleur – appelez alors un médecin) et accepter que cette souffrance est légitime, concrète, et qu’elle cause un tort réel.

Je prends donc le mot souffrance dans un sens très large ici, mais en voici quelques exemples:

  1. Rupture d’une relation entre deux partenaires (ou plusieurs) ou tout simplement absence temporaire d’un partenaire.
  2. Ajout d’un nouveau partenaire au sein d’un polycule qui peut faire sentir aux autres qu’ils ont moins de place/temps/importance.
  3. Relation déséquilibrée entre deux partenaires, au point où l’un des deux partenaires souffre de l’absence de reconnaissance de l’autre.

Vous pourriez faire preuve d’empathie dans les trois cas, sans ne porter aucune action (i.e. « Je comprends qu’il ou elle souffre, je le ressens, mais c’est son problème, qu’il ou elle s’arrange avec ses émotions parce que je ne peux rien faire »). La compassion va un peu plus loin: elle se dirige activement vers l’autre à la recherche de solutions, de moyens de guérison.

Vous pouvez aider l’autre à cheminer à travers son deuil, en l’accompagnant, lui changeant les idées, en parlant parfois tout simplement. Le simple fait de se confier fait  énormément de bien. Vous pouvez aussi accepter son témoignage (surtout si vous êtes impliqué dans la situation, par exemple dans l’exemple #2) et chercher ensemble des pistes permettant de rassurer, réconforter, plutôt que d’attendre bêtement que l’autre s’ajuste. Prendre conscience et aider à la prise de conscience permettent de corriger bien des torts, ou à tout le moins d’indiquer clairement les actions à poser afin de retrouver une certaine quiétude.

Ce n’est pas un processus qui a besoin d’être lourd. Ainsi, une polyamoureuse avec qui je tisse depuis peu des liens d’amitié et de confiance est venue me parler dernièrement pour discuter d’une situation avec ses partenaires où elle se sentait mal-à-l’aise, tiraillée entre deux valeurs contradictoires. Il n’a pourtant fallu qu’un bref échange, ou la situation a été exposée sous différents angles, pour trouver celui qui lui apporterait la plus grande paix d’esprit. J’aurais pu n’être qu’empathique et reconnaître que sa situation était triste, sans m’impliquer. Mais en m’engageant activement dans la discussion, en tâchant de reconnaître où se situait sa souffrance et en mettant celle-ci en lumière, il a été possible de faire beaucoup plus de bien qu’en restant détaché.

Il est déjà crucial d’être attentif aux émotions de son partenaire dans une relation monogame. Dans un contexte polyamoureux ou d’anarchie relationnelle l’importance est magnifiée de façon exponentielle. J’avancerais même qu’à la limite, ne pas ou ne plus être capable de le faire indique sans doute que vous avez atteint un niveau de « saturation » qui met vos relations en péril. Si, face à l’expression d’une souffrance émotionnelle, votre première réaction est « je n’ai pas le temps de m’occuper de ça », il faut vous questionner sur votre degré d’investissement dans cette relation.

Par contre, il faut aussi reconnaître que la compassion a des limites claires, qui sont de deux types:

  1. Le consentement: il est correct d’aller vers l’autre, d’offrir son aide, et encore plus si l’autre nous le demande, mais il inacceptable d’imposer son aide à une personne qui nous demande de la laisser seule. Le faire serait de retomber dans une relation de domination.
  2. Le respect de soi: la première personne envers qui vous devez faire preuve de compassion, c’est vous-même. Si vous êtes victimes de chantage, de manipulation affective, retirez-vous. Si aider les autres vous cause en retour une souffrance trop élevée, vous devez peut-être solliciter l’aide de quelqu’un qui a la formation appropriée (thérapeute, psychologue, sexologue, etc.) pour se pencher sur la situation.

Autrement dit, la compassion doit aller de pair avec l’humilité, avec une certaine maturité effective qui vous fait reconnaître que oui, d’une part, il est dans le plus grand intérêt commun d’essayer d’alléger la souffrance d’autrui, mais que d’autre part vous ne devez pas jouer au sauveur, au messie (ramenons les métaphores religieuses) et reconnaître que certaines situations nécessitent une relation d’aide professionnelle.

En-dehors de ces situations par contre, la compassion solidifiera grandement vos liens, augmentera la confiance ainsi que le niveau d’intimité dans votre ou vos relations, ce qui ne peut qu’être bénéfique pour tous les gens concernés.

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Je suis féministe parce que je suis anarchiste

On ne peut pas d’une part prétendre à l’anarchie relationnelle et de l’autre encourager la domination systémique des femmes par les hommes. Je suis anarchiste, donc je suis féministe. (Notez bien que dans certaines mouvances féministes, il est inacceptable pour un homme-cis de se prétendre féministe puisqu’il n’a pas connu les oppressions que subissent les femmes. Ces mouvances préfèrent le thème « allié ». Il n’y a pas consensus et, du moins dans le cadre plutôt inclusif du féminisme au Canada, au Québec et à Montréal, il ne semble pas y avoir d’objection à ce qu’un homme-cis réfère à lui-même comme féministe, au contraire cet usage est encouragé. Si mon usage vous choque, acceptez mes plus sincères excuses et substituez librement le terme « allié »). Je ne veux rien savoir de vos hiérarchies basées sur des inégalités, tout aussi historiques soient-elles. Je ne comprends pas comment on peut désirer hiérarchiser les genres, encore moins dans un monde où le genre est fluide. Et j’en ai ras-le-bol de la domination (à part peut-être la domination consensuelle dans le cadre d’une activité BDSM, mais ça c’est une autre histoire).

Mais peut-être bien aussi que je suis devenu anarchiste parce que j’étais féministe. Parce que toutes ces histoires de discrimination, de harcèlement et d’agressions, je les ai entendues en confession des lèvres de mes amoureuses, amantes, amies, partenaires. Au point où, lorsque les statistiques ont éclaté au grand jour, lorsque les médias ont dû sortir leur tête du sable (pour ne pas nommer un endroit moins confortable), à la fausse stupéfaction générale des bien-pensants qui auraient préféré continuer à se vautrer dans l’ignorance, j’ai surtout constaté l’écart pas si élevé entre mon échantillon et la réalité cruelle et terrifiante.

La plupart de mes partenaires qui m’ont confié leur historique d’agression sont celles qui ont survécu, qui ont surmonté, qui ont réclamé leur existence et leur sexualité, et qui ont décidé de la vivre triomphalement malgré un cheminement long, ardu, tortueux, et parsemé d’incompréhension, d’indifférence, et de culpabilisation. D’autres s’en sont moins bien sorties comme en a témoigné cette incapacité d’atteindre l’orgasme parce que la culpabilité remonte toujours en torrent au moment crucial et déferle en un déluge de larmes. Comme d’autres où les manifestations de souffrances, l’image de soi constamment remise en question, les troubles alimentaires, les dépressions, les troubles de personnalité, les troubles sexuels ont pris le dessus.

Comment pouvez-vous bordel vouloir encourager cette douleur et cette souffrance? C’est pourtant le bâtard illégitime de la domination et de la hiérarchie. Refuser le féminisme, c’est supporter cette torture. Il n’y a pas vraiment d’autres options possibles.

Je suis devenu anarchiste parce que j’étais féministe, et qu’ultimement j’ai compris que la domination et la hiérarchie créent toujours les mêmes effets pervers, peu importe le groupe discriminé et rabaissé. Surtout, parce que j’ai réalisé qu’en créant un environnement ouvert où toutes pouvaient s’exprimer et revendiquer leur identité, leurs désirs et leurs émotions sans crainte ne pouvait ultimement que maximiser le bonheur commun.

En tant qu’homme, je peux individuellement l’affirmer, mais surtout encourager les hommes comme les femmes comme les non-binaires à collectivement revendiquer leur féminisme, leur désir de faire changer un état des choses inacceptable. Nous sommes tou-te-s féministes. Point.

Ça devrait être à la portée de nos ministres, non?

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Le « sérieux » et la peur de l’attachement (suite de la semaine dernière)

« Moi je recherche une relation sérieuse mais ce n’est pas réciproque! »

« J’ai peur qu’il/elle commence à s’attacher… »

Je vais partir de ces éléments pour approfondir un peu – exemples à l’appui –  mon exposition de la nature des liens (relationnels ou transactionnels) rédigée la semaine passée. Résumons: je synthétisais les types de liens comme étant de deux catégories:

  1. Les liens « transactionnels »: une rencontre est un lieu d’échange, et l’échange est équivalent pour toutes les parties concernées. La rencontre peut se reproduire dans le futur, mais ce n’est pas obligatoire ni anticipé.
    1. Exemples: un « one-night stand », ou une relation temporaire entre amants, le temps que l’un d’entre eux se trouve un(e) partenaire régulier et exclusif, un(e) ami(e) avec qui on va voir des films au cinéma en échangeant régulièrement la facture.
  2. Les liens « relationnels »: la rencontre fait partie d’un continuum. Il y a des attentes réciproques que cette rencontre, et les échanges entre les parties, seront renouvelés dans le futur et donc, que les échanges n’ont pas à être strictement équivalents puisque toutes les personnes concernées reconnaissent qu’à long terme le lien leur est tou(te)s mutuellement bénéfique.
    1. Exemples: une amitié qui est ancrée dans le temps, la co-parentalité, une relation (à deux ou plusieurs) à long terme, une communauté isolée où tous les membres s’entraident.

Le point essentiel de mon billet passé se trouvait qu’il était important de clarifier les attentes, car souvent les gens vont à la rencontre d’autrui en prenant pour acquis que le type de lien recherché était le même. Évidemment, cela peut mener à une déception si ce n’est pas le cas, voire un sentiment de rejet, ou d’avoir été trahi/exploité.

Par contre, la nuance qui n’était pas si clairement exprimée est que ces deux types de liens doivent surtout être vus comme les extrêmes d’un spectre, et que le lien (tout comme l’orientation, le genre, etc.) est aussi fluide et peut changer dans le temps.

Ainsi, deux amants peuvent se voir sur une base régulière, satisfaire leurs besoins mutuels, sachant qu’éventuellement l’un et/ou l’autre se consacrera en exclusivité à un(e) partenaire. Mais il est aussi probable qu’une intimité et une complicité se développent au fil de leurs rencontres et que la nature de leur lien, de purement transactionnelle, passe au relationnel, évoluant même par exemple vers une amitié chaste si les deux forment de leur côté un couple exclusif par la suite. Ou, alternativement, ils pourraient chacun(e) trouver un(e) partenaire principal(e) et transformer leur lien en relation secondaire (si leurs relations sont hiérarchisées). Les possibilités sont infinies.

Alternativement, à l’intérieur d’une relation entre deux personnes, un déséquilibre pourrait s’inscrire si un(e) des partenaires prend l’autre pour acquis(e). L’autre pourrait alors insister sur la nature réciproque de leurs échanges pendant un certain temps, afin de rétablir l’équilibre et corriger certains comportements vus comme inadéquats. De relationnel, le lien passerait alors au transactionnel.

Revenons donc aux deux phrases qui débutent ce billet. « J’ai peur qu’il/elle commence à s’attacher » prend tout son sens ici: j’ai peur que les attentes face à la nature de notre lien soient en train de changer. Évidemment, l’attachement peut quand même se gérer dans un contexte de lien transactionnel, dans la mesure où les personnes concernées communiquent clairement (et explicitement) leurs attentes et la portée de leur investissement dans la rencontre. L’attachement en soi n’est jamais un problème, ni le désir de réciprocité de cet attachement, mais bien l’attente que, suite à cet attachement, le lien évolue vers le relationnel, qu’il devienne permanent et pérenne (il est possible de s’attacher en sachant que la rencontre peut être sans lendemain, mais il faut au moins le communiquer).

Ensuite, la relation « sérieuse ». Encore une fois, c’est une question de confusion dans les termes employés. Un lien peut être sérieux qu’il soit transactionnel ou relationnel, qu’il soit exclusif ou ouvert, amical, amoureux, sexuel ou asexuel, etc, etc. Une rencontre épisodique avec un(e) inconnu(e) peut emmener à votre conscience des opportunités, des connaissances, des découvertes autrement inimaginables et bouleverser complètement votre univers personnel (ce qui me semble assez « sérieux »). Et au fait, stricto sensu, une relation « sérieuse » ça ne veut rien dire du tout.  Ce qui est exprimé, c’est qu’il y avait une attente de lien relationnel (sans doute un type très précis de lien, du genre couple fermé) qui n’a pas été comblée. Encore une fois, communiquer explicitement les attentes fait partie de la solution.

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Relations, transactions, émotions

Qu’est-ce qu’une relation? C’est une question en apparence anodine, mais qui a une portée très importante pour les polyamoureux, libertins, anarchistes relationnels et même pour les plus traditionnels monogames.

Prenons par exemple la « relation sexuelle ». Celle-ci est définie de différentes façons (d’un point de vue légal, amoureux, voir commercial) et une certaine littérature tend à présenter un « idéal » qui culmine généralement vers l’orgasme simultané des deux partenaires.

Le problème avec ce modèle, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’une relation que d’une transaction sexuelle. Les deux partenaires se voient dans l’obligation mutuelle de se livrer un service équivalent (l’orgasme). C’est un échange à valeur strictement égale. Par la suite, les comptes étant équilibrés en quelque sorte, il n’est plus nécessaire de maintenir d’interaction entre les parties.Et si un des partenaires n’obtient pas satisfaction, la relation (lire, la transaction) est insatisfaisante. La valeur du service obtenu n’équivaut pas celle du service rendu.

Ainsi, une transaction est une opération limitée dans le temps, ou deux (ou plusieurs) parties échangent des biens ou service d’une valeur équivalente. Une relation est en réalité un ensemble  d’obligations ou d’attentions mutuelles qui se déploie dans le temps et dont la valeur ne peut jamais être parfaitement retournée. Une réelle relation sexuelle sera ainsi fait d’une série de dons réciproques de gestes, de plaisirs, d’attentions qui, même s’ils pouvaient être parfaitement évaluées, ne sont jamais strictement égaux à ceux reçus. L’atteinte de l’égalité met de facto fin à la relation. Celle-ci se poursuit tant que les deux partenaires (ou plusieurs) ont au contraire envie de continuer à donner et à recevoir, ce qui permet l’émergence de pratiques qui visent justement à  éviter l’orgasme, la fin de la relation.

Il en va de même pour les relations amicales, amoureuses, bref, tout type de relation. Si je vais au cinéma avec un ami, et que nous payons chacun nos billets, nous n’avons plus aucune obligation/attente de nous voir par la suite. Si l’un des deux paie pour l’autre, il y a une obligation circonscrite à un montant bien précis, et facilement acquittable. Mais si cette obligation est remboursée avec un service de valeur, disons, légèrement supérieure (je te paie le souper ensuite), l’obligation est renversée. Avec le temps, cette série d’inégalités dans les valeurs données et reçues perd complètement son importance puisqu’elle a permis d’établir un cadre relationnel, une série d’échanges mutuels et réciproques qui s’inscrit non pas dans l’instantané, mais dans la durée.

C’est encore plus vrai si les services échangés n’ont pas de valeur quantifiable. Une amie qui vit une peine d’amour peut venir se confier à moi. Je peux avoir besoin de discuter pour clarifier mes pensées sur un enjeu donné. Un baiser, une caresse tendrement consentie peut réconforter.

Il est important de séparer ces deux concepts, non pas pour en valoriser un au détriment de l’autre. Au contraire, les deux ont leur utilité, leur pratique, et peuvent répondre à des besoins ou des désirs bien différents. Il est important de les séparer pour s’assurer,  lors de nos interactions avec autrui, qu’il y a entente sur le mode utilisé: sommes-nous en mode relationnel ou transactionnel? L’exemple classique est celui ou un des partenaires à des attentes à long-terme via une activité alors que l’autre n’en a pas: un one-night vs une relation plus élaborée.

La reconnaissance du besoin et des attentes de l’autre est donc un nécessaire signe de respect et la première étape pour s’assurer que les émotions des partenaires ne seront pas négligées.

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Amitié, sexe, et polycule

Une question que je me fais souvent poser en différents milieux, en tant que polyamoureux ouvert et assumé, est celle du nombre de partenaires: « Oui mais, tu en as combien dans ta vie, là? » Et étrangement, c’est une des questions les plus difficiles à répondre pour les anarchistes relationnels. Une partie de la difficulté repose dans la crainte du préjugé: il est facile de tomber dans le « slut-shaming » (il nous faut vraiment un équivalent français pour cette expression!) que ce soit envers nous ou nos partenaires.

Mais la difficulté principale repose dans la conception bien différentes des relations. Lorsque la question est posée, l’interlocuteur a souvent en tête un type de relation bien précise: la relation romantique à composante sexuelle. En réalité, comme les relations sont fluides et ne sont pas hiérarchisée de toute façon selon les axes du romantisme et de la sexualité, il est impossible de fournir une réponse exacte à cette question.

Par exemple, j’ai une amie très proche avec laquelle j’ai une relation qui oscille entre le platonisme et le romantisme. D’une part la frontière entre l’amitié et l’amour peut être très floue, d’autre part cette frontière n’a tout simplement aucune importance pour nous. Selon notre état émotionnel, nos désirs, nos besoins, la relation prendra une forme où une autre lors de nos rencontre. C’est plus ou moins imprévisible et c’est très bien ainsi. Dois-je l’inclure dans le total? Dois-je l’inclure seulement si nous avons couché ensemble la dernière fois? Ou si j’espère que nous coucherons ensemble la prochaine fois? Cette relation tombe en-dehors des cadres normatifs traditionnels. N’empêche qu’elle est profondément significative pour nous deux.

Un autre exemple: j’ai une amante qui habite à des centaines de kilomètres. Nos rencontres sont forcément très, très épisodiques, axées principalement sur la sexualité (même si on peut autant savourer notre compagnie en ne prenant qu’un verre tranquille), et se comptent annuellement sur les doigts d’une main selon nos déplacements respectifs. Est-ce une relation au sens conventionnel du terme? Si nous sommes dans la même ville nous essaierons de nous voir, mais sans obligation ni pression. Bien que nous ayions tous les deux un profond respect l’un pour l’autre et une excellente communication, il n’est pas par contre question de romantisme. Dois-je l’inclure dans le décompte?

Enfin, je termine sur un exemple très concret pour illustrer la variété des relations qui peuvent être incluses dans un polycule. La mère de mes enfants et moi avons une relation purement platonique depuis plus de sept ans. Par contre, nous avons un niveau de complicité et d’intimité remarquable (ce qui est un peu normal pour deux co-parents), nous nous entraidons régulièrement, que ce soit au niveau personnel ou professionnel, et communiquons probablement à chaque jour ou presque. Dans sa forme actuelle, cette relation nous convient parfaitement tous les deux et est très importante pour nous. Dois-je l’inclure dans le décompte?

La réponse passe par le concept de « polycule », soit la représentation des relations polyamoureuses avec un modèle inspiré des molécules. Différents types de liens m’unissent à chaque individus dans ce modèle, et ces liens peuvent se transformer, disparaître momentanément ou sporadiquement, de même que les liens entre ces individus et toutes les autres personnes qui sont également dans leur polycule. Notez qu’on peut décrire ses relations sous forme de polycule sans être polyamoureux! Dans ce type de modèle, il est possible d’inclure les partenaires selon l’intensité, l’intimité de la relation plutôt que des caractéristiques arbitraires. Ainsi, la relation entre ami(e) et amant(e) s’estompe car elle ne fait plus aucun sens.

La force principale de l’anarchie relationnelle réside donc dans la qualité des relations plutôt que dans leur définition. C’est un élément primordial, car nous ne pouvons ainsi jamais prendre pour acquis l’autre personne simplement en se basant sur le statut relationnel. Au contraire, le vécu doit être partagé et renouvelé régulièrement, ce qui met en place en cercle vertueux qui contribue à la qualité et l’intensité de la relation.

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Anarchie relationnelle, anarchie économique, anarchie politique

Comme je l’ai soulevé lors de ma dernière montée de lait, il y a une confusion sémantique qui entoure le terme « anarchie ». À proprement dit l’absence de hiérarchie, il est interprété plus vulgairement comme l’absence d’ordre social, de loi, voir le chaos généralisé. Dans quelques dictionnaires et dans l’usage commun, c’est même cette définition qui est privilégiée, au détriment de la racine grecque originale (« absence de chef »).

Mais pourquoi rejeter la hiérarchie? La réponse est relativement simple: pour remettre l’humain au coeur des préoccupations. Je vous présente par exemple deux exemples (économique et relationnel) et les impacts sur la sphère politique.

J’ai fait allusion au livre de David Graeber: Debt, the first 5000 years, dans ma dernière montée de lait. Outre que c’est un magistral exposé réconciliant les approches historiques, anthropologiques et économiques afin d’étudier l’évolution de la monnaie, de la dette, de l’esclavage et des relations de pouvoir entretenues ainsi dans les derniers millénaires, le livre révèle également comment, par une aberration historique, la motivation du profit est devenue un idéal, une fin en soi, un domaine objectif, lors des derniers siècles uniquement. La poursuite de cet idéal (l’idéal du profit) au détriment de tout autre – sa hiérarchisation  – a permis de déshumaniser les rapports humains, menant à des horreurs à une échelle auparavant inimaginable, illustrées notamment par la traite des esclaves.

Le mot clé ici est « déshumaniser » en faisant d’un domaine abstrait (le profit) un idéal tangible.

Or c’est un constat qui s’observe dans les relations amoureuses également. Un idéal a été mis de l’avant dans notre société au dépens des autres: celui du couple hétéronormatif. La poursuite de cet idéal abstrait mène  à l’ostracisation des personnes qui ne s’y conforment pas, et surtout à la hiérarchisation des rapports interpersonnels. Un(e) conjoint(e) devient ainsi une personne plus importante qu’un(e) ami(e), qu’un membre de votre famille, que vos collègues, vos voisins, votre communauté, etc. Cet idéal est tellement fort qu’il vous prive de toute marge de manoeuvre décisionnelle: vous êtes unis « pour le meilleur et pour le pire » et « jusqu’à ce que la mort vous sépare. » Vous êtes maintenant déshumanisé. Tout comme seule la mort arrête de faire de vous un esclave, seul la mort arrête de faire de vous un conjoint.

Heureusement, dans plusieurs parties du monde (mais pas partout) les positions face à l’esclavage et à la tyrannie du mariage se sont un peu adoucies, et les lecteurs ne se reconnaîtront pas tous dans les descriptions ci-haut. Mais tous savent qu’il ne faut pas regarder bien loin pour trouver des cultures qui n’ont pas cette ouverture.

Ceci dit, l’impact de cette déshumanisation des rapports se fait toujours sentir dans nos propres systèmes politiques et légaux. La poursuite du profit est encouragée au détriment de celle du travail et les gains en capital, de même que les dividendes, reçoivent un traitement fiscal préférentiel. Les protections octroyées aux couples mariés, autant du point de vue fiscal que juridique, dépassent celles octroyées aux simples conjoints de faits, qui elles-mêmes dépassent celles octroyées à toutes les autres formes d’organisations relationnelles. Ces dernières n’ont tout simplement aucune reconnaissance légale que ce soit.

Le but de l’anarchie n’est donc pas d’empêcher les gens de faire de l’argent ou d’être en couple. Le but de l’anarchie est de « ré-humaniser » les relations, les rapports qu’ont les gens entre eux en faisant disparaître les normes, les idéaux arbitraires, les fausses hiérarchies, et en mettant l’accent sur la qualité des relations interpersonnelles et communautaires. Une politique anarchiste se concentre donc par conséquent sur le bien-être des personnes, plutôt que sur leurs biens ou leur façon d’être.

 

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Rencontres et séduction

Un des multiples enjeux auquel font face les polyamoureux(ses) (bien que ça s’applique également aux gens plus monogames) est celui de la rencontre amoureuse: comment découvrir et se révéler aux autres sans faire les faire fuir une fois découverte notre orientation/préférence relationnelle?

J’argumenterais en premier lieu que de positionner l’enjeu ainsi est une erreur de conception à plusieurs point de vue. D’abord, puisqu’il tend à objectifier l’autre. Nous développons un intérêt envers quelqu’un, explorons, découvrons cette personne, prenons notre courage à deux mains puis révélons être polyamoureux. Si l’autre est foncièrement monogame, la réaction ne risque pas d’être positive. D’une part, vous venez également de lui faire perdre un temps considérable, mais d’autre part, vous venez de lui révéler votre tentative de manipulation émotionnelle: attacher votre objet à vous d’abord et espérer qu’il/elle ne se sauve pas ensuite.

Par expérience, je dirais plutôt que la transparence paie. Voici quelques années que je suis sorti du placard comme anarchiste relationnel et à vrai dire, je peux affirmer qu’il est plus facile de rencontrer en étant ouvert sur ses intentions. Un seul caveat: cette perspective est peut-être biaisée par la privilège masculin. Je reconnais qu’il existe encore un double standard qui fait que les femmes risquent d’être jugées plus sévèrement que les hommes sur leur orientation relationnelle.

Mais revenons à la transparence. J’ai parlé dans un billet précédent de l’importance du coming-out, de la communauté. Approfondissons un peu. On fait souvent des blagues à propos des adeptes du végétarisme ou de crossfit (« Comment sait-on que quelqu’un est vegan? Il va vous le dire dans les premières cinq minutes! ») mais n’empêche que ces blagues illustrent un mécanisme important: celui de l’identification à une communauté, de la revendication d’une identité. Toutes leurs communautés ont ainsi leurs codes et signaux qui permettent de reconnaître leurs membres. Ce n’est peut-être pas encore le cas pour la communauté polyamoureuse. L’essentiel d’ailleurs n’est pas tant dans les codes, que dans la communication de ce que vous êtes.

Le/la polyamoureux(se) qui assume son orientation envoie un même signal, qui sera perçu par tous les gens, monogames, polyamoureux, voire même polycurieux. C’est ce signal qui générera en retour de l’intérêt. Autrement dit, au lieu d’être dans une approche de séduction où vous allez activement vers l’autre, vous adoptez une approche qui permet à l’autre de tendre vers vous, dans l’acceptation de qui vous êtes, et souvent avec une bonne dose de curiosité. Viendra ensuite la phase de découverte. C’est une étape incontournable dans la mesure où l’immense majorité des gens sont exposés à un modèle monogame hétéronormatif. Autant vous que l’autre (ou les autres, dépendant de votre polycule et de ses interactions), devrez maintenir une attitude de compassion, d’ouverture et une communication constante lors de cet apprentissage. En passant, la transparence s’applique aussi (surtout!) à vos autres partenaires, le cas échéant. C’est parfois demandant émotionnellement, mais on ne peut simplement pas prendre pour acquis que l’autre fera tous les efforts pour s’adapter à votre train de vie (et si c’est votre position, vous devrez peut-être remettre en cause la nature de vos liens envers autrui, qui parait profondément narcissique). L’envers de la médaille, c’est qu’il est aussi possible que l’adaptation ne se fasse pas: que vos orientations relationnelles respectives ne soient pas compatibles. Vous ne pouvez pas forcer ça, malheureusement. Essayez alors de transformer la relation (vers un mode plus amical, par exemple) afin  que vous puissiez continuer à bénéficier de cette relation dans un cadre plus sain.

Heureusement, de plus en plus d’options permettent aux polyamoureux(ses) de se reconnaître entre eux et elles. Des sites de rencontres, comme OkCupid qui a fortement élargi ses fonctions d’identification d’orientation de genre, relationnelle, et sexuelle, et des sites de communautés comme FetLife (qui, sans être dédié aux polyamoureux, leur permet de s’afficher comme tel) permettent les rencontres dans le monde virtuel d’abord, réel ensuite. La plupart des grandes villes ont également leurs regroupement de polyamoureux(ses).

Mais surtout, comme chez les monogames, il faut du temps et de la patience pour dénicher un(e) partenaire avec le ou laquelle vous découvrirez une réelle complicité, un amour profond. C’est d’autant plus vrai si vous tenez à établir une relation fermée (i.e. triade ou quatuor fermée) où chaque partenaire doit alors être compatible avec tous les autres. Et comme chez les monogames, ce sont vos qualités intrinsèques qui séduisent, qui charment, qui attirent les autres à vous. Avant de blâmer vos échecs sur l’incompréhension de la société qui vous entoure, prenez le temps de faire une introspection honnête et impitoyable. Enfin, respectez les autres, mais respectez-vous également. Si le maintien d’une relation demande des décisions ou des gestes qui sont contraire à vos valeurs et/ou à vos orientations, il est préférable d’en discuter rapidement, et d’en sortir si aucun changement n’est possible.

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Ce que l’on ressent

Prenez le sentiment de tendresse que vous éprouvez parfois envers l’autre. Prenez la passion féroce, le désir imprévu qui s’empare de votre être entier, prenez l’amour distillé à son essence, la sauvagerie chaotique des sens, l’apaisement, l’épuisement.

Prenez la joie que vous avez lorsque l’autre réussit, le bonheur que vous vivez par empathie, la compersion, la compassion, la discussion à bâtons rompus, prenez les moments de tristesse que vous partagez, le soutien qui s’échange, qui s’offre et se reçoit, l’amitié, l’accompagnement.

Prenez la colère et la douleur, la jalousie parfois, le sentiment de perte, le deuil, le vide, l’incertitude aussi. Ne les laissez pas de côtés, ils sont tout aussi essentiels.

Prenez le renouveau, la découverte, l’exploration, la renaissance, l’actualisation et la ré-actualisation de votre potentiel dans l’autre, avec l’autre et la réalisation subite que cet(te) autre vit exactement, à ce moment, exactement la même sensation.

Prenez toutes ces états. Et multipliez-les par deux, trois, quatre, cinq, dix, cent… À chaque seconde. Chaque précieuse seconde. Maintenant, imaginez que vous ne les ressentez pas seulement en succession, mais parfois simultanément, en combinaison dans la variété augment exponentiellement.

Au travers, voyez-vous par moment comme en profonde introspection. Savourant la solitude, cette solitude parfois accompagnée du souvenir des autres ou de l’anticipation des retrouvailles, parfois vécue dans l’abstraction, dans le ressourcement.  Imaginez tous ces uniques moments vécus hors-de-la-routine, hors du quotidien.

Chaque moment est un choix et, de plus, un choix partagé: une décision mutuelle d’être, à cet instant précis, ensemble. Une décision qui rehausse l’intensité de l’expérience vécue.

Imaginez un peu toutes ces sensations à la fois comme un tumulte, un  maelström et comme une vaste toile, l’expressionnisme abstrait du ressenti, comme un réseau, un canevas sur lequel s’illustre votre existence, sans cesse, sans repos, sans répit.

Un univers d’une richesse inouïe.

Diffusez-moi!

Gérer le deuil

Suite à mon billet d’il y a deux semaines, plusieurs personnes m’ont demandé de parler un peu plus concrètement de la façon dont on pouvait gérer le deuil lorsqu’il se présente. Je livre donc ici une version toute personnelle de ce processus, sans prétendre que ça soit adapté à chaque personne, mais en espérant que ça puisse faire un peu de bien et susciter quelques réflexions. Ce billet ne touchera pas que les polyamoureux/ses et anarchistes relationnels, mais s’applique à tous les types de relations.

À QUOI ÇA SERT?

Il faut d’abord se demander à quoi sert le deuil. Je le vois comme un processus qui remplit deux fonctions importantes. En premier lieu, il sert de mécanisme de défense (ou d’un ensemble de mécanismes) contre une source de douleur. En second lieu, le processus doit nous permettre de créer du sens à partir de cet événement afin que nous puissions l’incorporer, l’accepter et par la suite cheminer en toute liberté. Il y a différentes théories et modèles de représentation du deuil, ceci dit.

À prime abord, il est important de rappeler que le deuil est un processus naturel et normal. Vous n’avez pas à être honteux de le ressentir, au contraire. Afin de le gérer, il faut d’abord le reconnaître, le nommer. Aussi, le deuil prend du temps. C’est normal. Je donne souvent, comme « règle de pouce », l’équation suivante: deux mois par année de relation. Ça semble long, mais c’est réaliste.

Le modèle le plus connu est sans doute celui de Kübler-Ross, qui, après le choc, fait passer la personne endeuillée par cinq étapes: le déni, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation. Si ces étapes sont souvent présentes dans le deuil, elles n’apparaissent pas dans cette forme aussi linéaire. Il s’agit en fait, pour en revenir à ma première définition, de différents mécanismes de défense psychiques qui vont et viennent selon les besoins et votre état du moment.

SE DÉFENDRE DE LA DOULEUR, PAS DE L’AUTRE

Le deuil des relations amoureuses est complexifié par la présence probable de l’autre partenaire. Or il est facile de confondre la défense contre la douleur (la perte de votre relation), fortement nécessaire, et la défense contre l’autre (le partenaire). Ceci peut avoir des effets pernicieux car, ultimement, si vous devez trouver un sens à cet événement, vous aurez besoin de votre ancien partenaire pour y parvenir, et vos mécanismes de défenses, surtout s’ils sont immatures, peuvent au contraire éloigner l’autre et vous empêcher de parvenir à l’acceptation.

La finalité du deuil (la création de sens) doit donc s’atteindre en comprenant (et non pas en projetant) les motivations qui ont poussé l’autre à mettre fin à la relation. Cette compréhension requiert surtout beaucoup d’empathie: vous devez vous mettre à la place de l’autre, imaginer ce qu’il ou elle ressentait, envisager ses circonstances de vie, et voir comment la relation que cette personne avait avec vous en est éventuellement venue à représenter, pour elle, une source de stress, d’inconfort, voire de malheur.

GÉRER SES ÉMOTIONS

Comme en toute chose, l’excès, le déséquilibre, sont à proscrire. Il faut faire preuve d’empathie, mais sans s’effacer complètement. Il faut parfois reconnaître que nos émotions sont trop vives, et attendre un meilleure moment,  un meilleur contexte pour les exprimer, sans toutefois les refouler à jamais. La sublimation (transposer son énergie destructrice dans un médium créatif) peut être une bonne façon de réaliser ceci, tant qu’éventuellement on soit en mesure d’entrer à nouveau en contact avec ses émotions. D’ailleurs la naissance de ce blogue est dû à un épisode de sublimation de ma part!

L’accès à une communauté (le sujet de mon billet de la semaine dernière) est aussi important. Se confier à une tierce partie, des ami(e)s proches au courant de vos relations, est une bonne façon de retenir nos émotions, de les canaliser autrement que sur l’ex-partenaire. Encore une fois, il faut éviter les défenses immatures: ne pas demander aux gens de prendre partie pour vous ou votre ex (une défense de contrôle névrotique) et éviter de tomber dans le déni de la réalité ou la distorsion des faits (des mécanismes de défenses narcissiques). La communauté vous permet aussi de vous engager, histoire de sublimer encore un peu vos émotions, et vous aide à mettre ces émotions de côté parfois. Enfin, rire entre amis est sans doute le meilleur antidote à la tristesse!

La communauté peut aussi vous aider à créer un sens sans l’autre, si, pour une quelconque raison, les paragraphes ci-dessous ne peuvent pas s’appliquer à votre situation.

REVOIR L’AUTRE

On ne s’en sort pas: tôt ou tard vous devrez revoir votre ex. C’est encore plus vrai si vous avez des enfants ensemble, beaucoup de connaissances partagées, des événements ou un travail qui vous rapprochent, ou si vous faites parties de communautés de petite taille.

La principale chose à retenir: donnez-vous le temps. Laissez la poussière retomber avant de retourner explorer vos sentiments, votre historique et vos circonstances de vie. Respectez le besoin de solitude de l’autre, et reconnaissez que l’autre aussi doit faire un deuil. Ne minimisez pas sa douleur ni la vôtre.

Revoir l’ex devrait être l’occasion de comprendre son point de vue, par le dialogue et non pas par la contestation. Si vos réactions en la revoyant sont encore de contester ses paroles, de tenter de négocier un retour, ou des conditions de vie, voire même d’essayer d’imposer vos besoins par le chantage, vous n’êtes pas prêt encore (et dans le dernier cas, vous avez peut-être besoin d’un accompagnement professionnel). Si vous allez à la rencontre de l’autre en ayant déjà projeté ou identifié quelles étaient ses émotions, la causes de ses réactions, vous n’êtes peut-être pas prêt encore.

Donnez-vous plutôt un espace pour écouter, échanger ensuite, rire même – vous ne voulez pas que ça soit trop lourd. Ne tentez pas de tout régler d’un seul coup – votre ex a aussi besoin de créer du sens, et ce sens évoluera avec le temps. Donnez-vous plusieurs opportunités de refaire le point, de vous ajuster. Donnez-vous le temps de comprendre.

Au final, vous aurez peut-être perdu un(e) amoureux(se), mais vous aurez gagné un(e) ami(e).

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La transparence et la vulnérabilité

Suite au billet de la semaine dernière, plusieurs questions fort légitimes m’ont été posées, notamment quant à la douleur de la séparation, au deuil de la fin d’une relation, à ses conséquences et aux façons de le gérer lorsque l’on est polyamoureuse ou polyamoureux. Et si j’en parlerai plus en détail la semaine prochaine, je réalise en réfléchissant au sujet qu’il me faut d’abord couvrir un point essentiel, soit la présence d’un réseau de soutien prêt à nous aider en cas de besoin.

Mais pour cela, il faut d’abord assumer et revendiquer, sinon ouvertement, du moins en privé avec un nombre de personnes, que notre préférence relationnelle ne correspond pas aux normes établies. Et c’est là que ça devient un peu plus délicat.

Tout d’abord, il faut reconnaître que ce « coming-out » (car s’en est bien un) n’est pas aussi facile pour chaque personne. Le poids des institutions sociales, et des privilèges (liés au couple, au genre, etc.) joue grandement dans la balance, et le jugement suivra. Les mentalités changent lentement, mais le jugement est encore plus sévères pour les femmes que les hommes, par exemple. Par exemple, à titre personnel, il m’arrive rarement d’être jugé pour la façon dont je vis mes relations (et dont je les affiche) mais il m’est arrivé d’entendre parler de mes partenaires en termes très dérogatoires, généralement par des gens qui ne les avaient même pas rencontrées.

Un exemple banal: lors d’une pause au travail, un collègue vous parle de son weekend relaxant en amoureux avec sa copine. Un sujet acceptable, encouragé, même (tant qu’il reste dans les limites de la décence). Si vous parlez de votre weekend avec votre trio, trouple, vos différent(e)s conjoint(e)s  ou partenaires,  même en restant dans les mêmes limites de décence, la réception ne sera pas la même.

Les paroles reçues peuvent être blessantes, et elles le sont généralement plus par ignorance que par méchanceté (c’est le propre du préjugé). Néanmoins, il y a plusieurs raisons d’aller de l’avant avec la transparence. La première en est une qui apparaît à première vue contre-intuitive: ce qu’on cache nous rend vulnérable. Ce qui est affiché nous protège. Comme rien ne reste secret bien longtemps, il est préférable de choisir soi-même quand et comment révéler qui nous sommes, plutôt que d’attendre que les ragots et potins fassent leur oeuvre néfaste. De surcroît, il est plus facile de s’afficher face aux gens en étant conscient de ce qu’ils savent, en se préparant aux soubresauts occasionnels causés par des préjugés surannés, qu’en vivant dans l’incertain, l’inconnu, l’incertitude, le doute, voire la peur que ce qu’on l’on garde caché soit soudainement exposé au grand jour. Enfin, en étant capable de repérer les jugements de valeurs et de privilège, il est facile de confronter les gens en leur rappelant poliment que certains termes sont inacceptables et en leur montrant en quoi ils causent du tort.

Ceci dit, il ne faut pas être si dramatique: les préjugés contre les polyamoureux ne sont pas de la même virulence que ceux qui frappaient la communauté gaie.

Ce mot, d’ailleurs, « communauté » est l’autre grande raison d’aller de l’avant. Il se développe, un peu partout, des communautés de gens pour qui les vieilles normes relationnelles ne font plus de sens. Leurs participants ont tous des histoires à partager, des conseils, des leçons apprises, parfois par expérience, parfois de l’exemple d’autrui. En acceptant de vivre différemment (ou en acceptant l’idée que l’on puisse le faire librement), il devient possible de puiser dans ce bassin d’entraide et de soutien.

S’ouvrir à des gens de confiance dans son entourage ou rejoindre une communauté aux intérêts similaires sont de bons premiers pas. Mais pour effectuer un changement durable de mentalité, l’ouverture à tous est ultimement nécessaire. Le privilège de couple est communiqué inconsciemment partout autour de nous. En le contrant, en démontrant par l’exemple et les paroles comment ce mode de vie n’est pas et ne devrait pas être la seule référence sociale, il se créé petit à petit un espace inclusif pour tous.

Surtout, en en parlant ouvertement, vous risquez de rejoindre des gens qui n’auraient jamais autrement entendu parler d’autres possibilités, d’autres choix. Parfois, ils voudront en apprendre davantage, soit en vous parlant, soit en faisant leurs recherches de leur côté. Mais vous aurez fait à votre façon une différence importante dans leur vie.

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